Le tsar et le peuple au Grand Théâtre

Du 28 octobre au 15 novembre 2018, l’Opéra des Nations réunira sous son toit chanteur·teuse·s et les spectateur·trice·s afin de faire revivre l’histoire des relations entre le tsar russe Boris Godounov et son peuple. Cette nouvelle production, mise en scène par Matthias Hartmann, est annoncée comme fidèle au dessein du compositeur Moussorgski, dans sa version originale de 1869. Chanté en russe, accompagné par le chœur du Grand Théâtre et l’Orchestre de la Suisse Romande, le spectacle est foisonnant de personnages et de costumes, et alterne les scènes d’éclats de foule et de solitude.

Texte: Margarita Makarova

Boris Godounov © GTG / Photo: Carole Parodi

Qui fut Boris Godounov?

Boris Feodorovitch Godounov est un tsar russe qui gouverna le pays de 1598 à 1605. Tout comme la majorité des souverains russes, il est un personnage historique considérablement controversé. Il se distingue pourtant de ses prédécesseurs par une nouvelle manière de prendre les rênes du pouvoir. En effet, la famille Godounov n’appartenait pas à la dynastie Riourikides, qui régnait sur le pays depuis plus de 700 ans. C’est grâce à l’union conjugale avec Maria Skouratova, fille d’une figure politique importante, ainsi qu’à ses compétences diplomatiques que Godounov est précipitamment promu à la cour tsariste, où en dix ans (1570-1580), il acquiert une certaine puissance. À partir de l’année 1585, suite à une série de conflits entre les régents, Boris Godounov, alors l’un des régents imposés au tsar mineur Feodor, obtient le pouvoir factuel. Au décès de Feodor, le trône eût été allégué à son frère Dmitri, mais c’était sans compter la mort inattendue de ce dernier. Les circonstances de la tragédie restent obscures, et nombreux sont les historiens qui accusent Godounov d’avoir commis un meurtre. Quoi qu’il en soit, faute de représentant des Riourikides, Boris Godounov est couronné en 1598.

Godounov: de l’histoire à l’art

Au cours des siècles, l’image du tsar inspire non seulement des historiens, tels que Nicolaï Karamzine, auteur de l’”Histoire de l’État russe”, mais également des écrivains, des cinéastes et des musicien·ne·s.

Ainsi en 1825, Alexandre Pouchkine s’empare du texte historique de Karamzine. Il met l’emphase sur l’entrée de Boris Godounov en fonction, et sur l’affaire néfaste du Faux Dmitri, un usurpateur de l’identité de l’héritier au trône.
Pour reprendre brièvement cet épisode, selon Pouchkine, le peuple supplie Boris de devenir tsar et celui-ci accepte la proposition. Entre-temps, le moine Grégori Otrépiev, profitant de l’imprécision des faits liés à la mort de Dmitri, tente de se faire passer pour le tsar défunt. Ses intentions sont toutefois très vite dévoilées par la cour. Chaque partie rassemble une troupe et la bataille aboutit à la défaite du Faux Dmitri.

Boris Godounov © GTG / Photo: Carole Parodi

Cela n’arrête pas l’offensive de l’ancien moine qui rassemble une nouvelle troupe et l’amène au Kremlin. Godounov, subitement tombé malade, ne parvient plus à attaquer le rebelle. Il bénit son fils et expire. Toute la famille Godounov est tuée par la troupe du Faux Dmitri et l’imposteur reçoit l’accès au pouvoir. Le peuple, qui a soutenu Godounov au début, adhère cette fois aux partisans du Faux Dmitri. Mais la mort du gouverneur ne suscite pas de jubilation populaire: la dernière phrase de la tragédie de Pouchkine est “Le peuple garde le silence”.

Plus précisément, de l’histoire à l’art musical

Modeste Moussorgski, compositeur russe, s’intéresse lui aussi à la figure de Boris Godounov, notamment dans son rapport avec le peuple. À partir de 1868, il commence à y travailler, en se référant à la fois aux œuvres de Pouchkine et de Karamzine, ainsi qu’à diverses sources historiques supplémentaires. La trame de son opéra se concentre sur l’arrivée de Godounov sur le trône, sur la confusion autour du meurtre du tsarévitch Dmitri qui ne s’estompe pas malgré les années écoulées. Poursuivi par ses démons, le Tsar est dépeint seul, accusé – dans la mise en scène jouée actuellement au Grand Théâtre, il meurt accompagné de la colère et des jets de terre du peuple en lunettes noires.

En 1869, Moussorgski présente la version finale de l’opéra au comité théâtral, qui la refuse, lui reprochant entre autre l’absence de personnages féminins remarquables. Mais en 1872, la version corrigée est également refusée. Le spectacle a néanmoins lieu en 1874 grâce à la cantatrice Yuliya Platonova du théâtre Mariinski, qui choisit l’opéra pour sa représentation à bénéfice (une coutume qui a court au 19e siècle, qui consiste à offrir une représentation “carte blanche” à un·e artiste à la fin de son contrat avec un théâtre). Malheureusement, l’opinion des spectateur·trice·s est partagée, et l’on dit que la famille tsariste n’apprécie pas la mise en scène.

L’opéra est bientôt retiré du programme du théâtre, pour y être à nouveau introduit en 1896 après l’orchestration de Rimski-Korsakov. Par la suite, d’autres musiciens, tels que Chostakovitch et Gutmann, ont apporté leurs modifications, jusqu’à créer une douzaine de versions. C’est cependant la première version de Moussorgski, sombre et sauvage, que le Grand Théâtre choisit de programmer à sa saison 2018-2019. En effet, depuis quelques années, l’institution s’intéresse aux versions originales; un retour aux sources autant qu’une sensibilité politique, qui prend le contre-pied de la censure du Théâtre Impérial à l’époque, et des versions remaniées jouées
par la suite.

“Boris Godounov”, du 28 octobre au 15 novembre à l’Opéra des Nations à Genève
www.geneveopera.ch

2018-10-31T12:17:44+00:00