L’art anglais durant le règne de Victoria (1837-1901)

Le 19e siècle marque l’âge d’or de l’Empire britannique. Les profonds bouleversements induits par la révolution industrielle inspirent certains peintres britanniques, qui peignent des scènes de genre illustrant les nouvelles facettes de la vie moderne: l’essor des villes et des transports en commun, la naissance de la classe moyenne, le travail à domicile. D’autres y préfèrent la peinture de paysage, les thèmes historiques ou littéraires dans lesquels ils peuvent affirmer leur idéal de beauté. C’est à cette diversité à la fois riche et originale que la Fondation de l’Hermitage consacre sa nouvelle exposition. À travers une sélection de près de 60 oeuvres, dont la plupart sont présentées pour la première fois en Suisse, elle rassemble l’essence de la peinture anglaise de la période victorienne (1837-1901).

Texte: Sumiko Chablaix

The Bayswater Omnibus, 1895 © George William Joy / Museum of London

Depuis une vingtaine d’années, la Fondation de l’Hermitage se consacre à faire connaître la diversité de l’art au 19e siècle. Cette fois-ci, l’exposition est consacrée à l’Angleterre. Épicentre des bouleversements du 19e siècle marqué par les révolutions industrielles, le pays du cream tea a connu une production artistique florissante.

Dès les années 1850, les écrivain·e·s puisent leur inspiration dans la société moderne. C’est notamment le cas de Charles Dickens qui, dans ses nombreux romans, illustre la vie citadine tout en y décrivant les conditions difficiles de certaines classes sociales. Le phénomène est aussi perceptible dans la production picturale de cette époque: George Elgar Hicks peint la foule, George William Joy met en scène des personnes dans une voiture, Alfred Edward Emslie peint une vue marine et Stanhope Forbes une scène d’intérieur.

À ceci, certains artistes répondent en immortalisant la beauté des territoires britanniques. Parmi eux, quelques peintres adhèrent au principe de fidélité à la nature rappelant ainsi les préraphaélites et John Ruskin. Waller Hugh Paton est connu pour sa vue spectaculaire de l’île de Skye et ses monolithes et James Poole pour son interprétation de la comète Donati observée dans le ciel de Sheffield en 1858.

La prospérité nationale de l’Angleterre du 19e siècle cohabite avec des conditions de vie amoindries. Certains peintres ressentent ainsi le besoin d’exprimer les réalités sociales et politiques. Frederick Walker, Augustus Mulready et Joseph Noel Paton forment à eux seuls les témoignages de la misère – mendicité et vagabondage – et de l’horreur de la guerre. Pour renforcer la notion de tragédie, l’exposition recense trois œuvres de Frank Holl dont “Sans nouvelles de la mer” et le diptyque “Chut!” et “Plus un bruit” Particulièrement poignantes, ces œuvres renvoient au taux de mortalité infantile encore très élevé.

Afin d’échapper à la misère la plus noire de l’époque victorienne, certains artistes tels que Joseph Noel Paton, William Maw Egley, Arthur Hughes, John Everett Millais et William Bell Scott témoignent une fascination pour la littérature. Leurs œuvres regorgent de personnages féeriques et légendaires. Inspirés tantôt par l’oeuvre de Shakespeare et d’Alfred Tennyson,  tantôt par celle de Christian Andersen et d’Edmund Spenser, ils contrastent avec l’intérêt pour la science que développent certains artistes tels que Henry Stacy Marks, Richard Dadd et Edward Burne-Jones.

Joseph Mallord William Turner, “Landscape with Water”, 1840-1845 Tate, accepted by the nation as part of the Turner Bequest 1856 © Tate, Londres 2019

Turner et la peinture de paysage
À l’aube du règne de Victoria, en 1837, Joseph Mallord William Turner est au sommet de sa carrière. Âgé de 62 ans, il peint nombre de chef-d’œuvres tantôt novateurs, tantôt énigmatiques. Si la peinture de paysage du début 19e siècle devient, peu après, marquée par des critères de qualité tels que la virtuosité, la notion d’achèvement et l’exactitude topographique, William Turner avait une vision particulière de la peinture. Son oeuvre, avantgardiste pour l’époque, annonce l’impressionnisme: il cherche à recueillir des “impressions”, esquissant ainsi dès les années 1840 des croquis succincts qu’il conserve. Ses œuvres, visibles dans la deuxième salle du 1er étage, ont influencé de nombreux peintres tels que James Baker Pyne et William Shackleton.

La photographie victorienne Une petite section de l’exposition composée met en exergue les photographes britanniques les plus important·e·s du 19e siècle. Ce portfolio intitulé The Golden Age of British Photography composé de dix-sept héliogravures a été réalisé en 1985 grâce à la collaboration du photographe et tireur américain Jon Goodman et de l’Atelier de Saint-Prex. Les images reprennent elles aussi les thématiques propres à l’époque. Cette plongée dans l’Angleterre victorienne est un petit clin d’oeil à la diffusion exponentielle des photographies qui touchent un public de plus en plus large. Instaurant un dialogue original entre les peintres et les photographes, ce dernier ensemble est complété par une série de portraits emblématiques de Jane Morris (née Burden), l’une des muses des préraphaélites, elle-même active au sein du cercle d’artistes. Commandée par Dante Gabriel Rossetti, cette collection est réalisée par Parsons sous la direction de Rossetti qui multiplie les décors et les poses. À partir de ces clichés, le peintre aurait réalisé des études et des tableaux tels que “Jane Morris (The Blue Silk Dress)”.

Un programme des plus originaux
Un audioguide gratuit en français et anglais ainsi qu’un parcours-jeu destiné aux jeunes amateur·trice·s accompagnent l’exposition. Outre ces explicatifs, des activités ponctuelles sont organisées autour de l’exposition: un cycle de conférence intitulé “La peinture anglaise, de Turner à Whistler” dirigé par William Hauptman, Vincent Delay et MaryAnne Stevens, ou encore les English Breakfast et Afternoon Tea avec visites guidées de l’exposition.

La peinture anglaise, de Turner à Whistler
Fondation de l’Hermitage
Jusqu’au 2 juin 2019
www.fondation-hermitage.ch