Des gratte-ciels en Suisse romande: une exposition dans l’intimité de Le Corbusier à Corseaux

Jusqu’au 27 octobre, la Villa « Le Lac » Le Corbusier à Corseaux met en lumière d’audacieux architectes qui ont rêvé – et parfois réalisé – des tours, buildings et gratte-ciels pour Lausanne, Vevey, Montreux et Aminona. « De Bel-Air à Babel. Un rêve de grandeur » est une exposition sur des bâtisseurs de la verticalité à l’avant-garde de la Suisse romande, souvent à contre-courant de leurs contemporain·e·s. Un clin d’oeil à l’esprit pionnier de Le Corbusier et à sa « machine à habiter » visionnaire, la Villa « Le Lac », devenue musée en 2010 et inscrite au Patrimoine mondial de L’UNESCO en 2016.

Texte: Marion Besençon

Se rendre à une exposition à la Villa « Le Lac » Le Corbusier, ce n’est faire ni une visite traditionnelle de musée ni l’expérience d’un espace à vivre habituel. Nul doute que le décor exceptionnel de Corseaux, la vue sur les Alpes et les vignes en terrasse de Lavaux participent à la magie. Assurément, entrer dans l’intimité de Le Corbusier par la Villa destinée à héberger les siens – ses parents et son frère y résideront jusqu’à leur mort – constitue une parenthèse enchanteresse.

Avant tout, il y a cet ouvrage d’architecture qui offre une perspective inédite sur le mode opératoire du maître du Mouvement moderne. De la singularité d’être un espace intime et familial découle un traitement inédit de la Villa « Le Lac » par l’architecte. C’est-à-dire qu’il en fait un laboratoire pour ses expérimentations architecturales. En effet, revenant régulièrement sur place pour y voir sa famille, il y poursuit son exploration de l’habitat minimal. C’est pourquoi de nos jours la Villa émerge à celui qui l’explore comme une oeuvre d’art.

© Patrick Moser / FLC/ ADAGP / ProLitteris / 2019

Nous avons eu la chance de découvrir ce lieu d’exception et son exposition temporaire en compagnie de Patrick Moser, conservateur. Avis aux grand·e·s curieux·euses donc, puisque c’est à une double visite à laquelle vous êtes convié·e·s.

L’habitat minimal de Le Corbusier entre astuces et poésie

Modeste par sa superficie de 64m2, la Villa construite en longueur est une démonstration d’utilisation audacieuse d’éléments essentiels à son agencement. Le ton est donné dès l’entrée quand, le seuil franchi, le visiteur·euse est confronté·e à un mur. Il lui faudra ainsi longer l’étroit couloir perpendiculaire et déboucher sur le salon pour découvrir (enfin) l’ouverture grandiose sur le lac et les Alpes: une fenêtre tout en longueur de… 11 mètres! Le Corbusier soigne sa mise en scène, explique le conservateur du musée, qui poursuit en attirant notre attention sur le dispositif de charnières de la porte du couloir qui s’ouvre de manière surprenante sur le salon (vous verrez comment!). Par ce biais, l’architecte joue avec l’attente des visiteur·euse·s en retardant l’apparition du panorama hypnotique.

À l’image de cette fenêtre en longueur qui fixe l’attention sur le spectacle naturel de l’eau et des montagnes, celui qui parcourt la Villa « Le Lac » découvre des notes d’intention de l’architecte pour que cet espace lacustre soit habité poétiquement.

© Patrick Moser / FLC/ ADAGP / ProLitteris / 2019

Conçu comme une « salle de verdure », l’extérieur est justement aménagé de hauts murs servant à poser des limites au regard. Le jardin qui est en soi un « fait architectural », nous fait remarquer Patrick Moser, contribue aussi à cette poétique du cadrage. Le mur sud, ajouté au rivage, est effectivement percé offrant une ouverture cadrée du paysage. Cette fois, la perspective se resserre puisque l’ouverture est de la taille d’un module de la fenêtre du salon et que le·la visiteur·se est invité·e à la contemplation par ce mur troué.

Vous pourrez vous-même vous y attarder en prenant place à une table disposée à cet effet par l’architecte. L’occasion de découvrir un Le Corbusier confidentiel, éloigné du mythe que le Chaux-de-Fonnier entretenait lui-même.

La Suisse romande et ses gratte-ciels: division autour de la ville moderne

Entre le salon, la chambre d’amis et l’entrée de la Villa « Le Lac » prend place l’exposition temporaire d’architecture « De Bel-Air à Babel » sur cinq tours, gratte-ciels et buildings emblématiques d’une conception verticale de la ville. Les documents d’archives rassemblant des illustrations, des lithographies, des esquisses, des plans et des photographies – inédits ou oubliés – témoignent de l’enthousiasme de la Romandie pour un urbanisme des tours entre les années 1930 et 1970.

Ces projets architecturaux conçoivent l’habitat urbain sur le modèle du building. Or, cette vision est le symbole du triomphe de la modernité dans une Suisse romande « attachée aux gratte-ciels que sont les montagnes », ajoute le conservateur et commissaire de l’exposition.

Érigée en 1932 par l’architecte Alphonse Laverrière, la Tour Bel-Air est un exemple de cette scission entre tradition et modernité. Durant deux ans, sa construction déchaîne les passions et alimente la polémique. D’ailleurs des personnalités prendront la parole pour condamner la Tour, à l’instar de l’écrivain Charles-Ferdinand Ramuz. Un des arguments des pourfendeurs de gratte-ciels était qu’il ne fallait pas « dépasser le beffroi de la Cathédrale de Lausanne », précise le conservateur.

© Patrick Moser / FLC/ ADAGP / ProLitteris / 2019

Quand trouver un logement vacant dans les villes romandes devient plus complexe chaque année, cette exposition invite ainsi à une réflexion sur l’habitation de grande hauteur.

S’il s’agit d’occuper verticalement l’espace, c’est pour gérer la forte densité de population ainsi que pour faire face aux défis écologiques du siècle. Ces impératifs démographiques et environnementaux renvoient à la philosophie architecturale de Le Corbusier.

L’exemple le plus frappant est sans doute son « village vertical » construit à Marseille dans l’immédiat après-guerre. La Cité Radieuse est en effet porteuse d’une vision de l’habitat collectif qui nous est contemporaine. Sur la question de comment habiter l’espace urbain contemporain, l’oeuvre de Le Corbusier engage donc à des réflexions passionnantes en lien avec l’actualité.

De Bel-Air à Babel. Un rêve de grandeur

Villa « Le Lac » Le Corbusier à Corseaux

Jusqu’au 27 octobre 2019

http://www.villalelac.ch/