Des jardins & des livres – Fondation Bodmer2018-07-02T09:45:23+00:00

Basil Besler, “Hortus Eystettensis” [Le jardin d’Eichstätt], Altdorf 1613, exemplaire aquarellé, collection privée.

À l’origine était un jardin

Alors que les idylliques extérieurs de la Bodmeriana, imaginés par le Dr Conrad Bodmer et son épouse Florence, demeurent inaccessibles pour cause de travaux d’agrandissement, du 28 avril au 9 septembre 2018, la Fondation Martin Bodmer vous invite à découvrir un univers tout aussi luxuriant, objet de sa nouvelle exposition temporaire “Des jardins & des livres” : son jardin intérieur.

Texte: Kelly Lambiel

Pour Michael Jakob, commissaire d’exposition, le concept est “élégant”. Si l’ouverture au public d’un projet de si grande envergure, dirigé par une équipe solide et dont le montage s’est avéré particulièrement complexe, coïncide avec la programmation du chantier et résulte d’un hasard du calendrier, elle n’en demeure pas moins intéressante d’un point de vue intellectuel. En effet, tout comme le livre, le jardin est selon lui “le moyen le plus simple et immédiat de s’évader du monde et d’accéder à son intériorité”. Ainsi, imaginer cette exposition comme étant la transposition intramuros d’un jardin dont le parcours sinueux invite à la flânerie et à l’introspection permet de mettre en évidence de façon subtile les liens qui unissent la nature à la littérature, le livre au jardin. En parcourant les nombreuses vitrines qui forment l’exposition et occupent le sous-sol dans sa quasi-totalité, on se rend vite compte que la thématique du jardin qui, parfois devient un véritable motif ou topos littéraire, jouit d’une grande occurrence chez les auteur·e·s, les scientifiques, les artistes ou les philosophes à travers les siècles: de l’Éden décrit dans la Bible au jardin dédié à Octavio Paz par Cortázar, sans oublier ceux de Dante dans la “Divine Comédie”, de Flaubert dans “Bouvard et Pécuchet”, de Nabokov avec “Ada ou l’Ardeur” ou de Borges dans “El jardín de los senderos que se bifurcan”; de Babylone à la Chine, en passant par la Grèce antique, le Japon et les jardins symétriques à la française ou plus sauvages à l’anglaise. Grâce au prêt de différent·e·s collectionneur·euse·s ou d’institutions publiques sont rassemblés dans cette exposition pas moins de 150 objets (manuscrits, romans, manuels, poèmes, traités, incunables, planches décoratives, calligraphies ou plans parmi tant d’autres), pour beaucoup inconnus du grand public.

Antonio Dal Re, “Le Delizie della Villa di Castellazzo” [Les délices de la villa de Castellazzo], Milan 1743, Bibliothèque de FSG, Milan

Murasaki Shikibu, Genji monogatari [Le Dit du Genji, début XIe siècle], artiste de l’école Tosa, Fondation Martin Bodmer, CB 604.

Parfois fantasmé, idéalisé ou rêvé, d’autres fois objet d’études aussi bien esthétiques que scientifiques ou agricoles, le jardin, qu’on cherche à le laisser indompté, à l’image de la nature, ou qu’on tente de le saisir de manière intelligible, devient le lieu de tous les possibles, un terrain fécond si l’on peut dire, une source d’inspiration inépuisable pour l’écrivain·e. Pour le/ la visiteur·euse, outre l’émerveillement provoqué par la beauté et la parfaite conservation de certaines planches et frontispices de qualité, il est plaisant de (re)découvrir ses classiques (Cervantès, Shakespeare, Austen, Goethe, Poe, Zola, Proust, Wilde, Carroll, Dickinson, Gide et tant d’autres) sous un jour nouveau et de se rendre compte que l’on garde tous/toutes au fond, de manière inconsciente, le souvenir d’une promenade ou d’une halte dans un jardin imaginaire, littéraire. Afin de magnifier d’autant plus ce sentiment et la découverte des précieux ouvrages qui nous sont présentés, l’exposition est teintée d’une touche de modernité puisque, par le biais d’un écran tactile de grande envergure placé au centre de la pièce, le/la visiteur·euse peut s’informer et feuilleter les pages des différents objets présents qui, eux, sont bien à l’abri derrière leurs parois de verre. Au fond de la salle, il est également très plaisant d’entendre, lorsque l’on s’approche des vitrines consacrées aux auteur·e·s plus modernes des mélodies qui accompagnent les déambulations du/ de la spectateur·trice ou des lectures des textes que l’on a sous les yeux. Pour les plus amoureux·euses des jardins, un cycle de conférences est organisé et des excursions sont par ailleurs prévues au Château de Prangins ou au Jardin des Cinq Sens à Yvoire.

C’est avec enthousiasme que Michael Jakob, qui a conçu et monté cette exposition avec le professeur et directeur de la Fondation Jacques Berchtold, nous dit quelques mots sur sa manière d’appréhender la relation entre le jardin et la littérature.

D’où vient l’idée d’une exposition sur les jardins? Quelles lectures l’ont inspirée? Comment vous êtes-vous rendu compte que le jardin avait une importance aussi prépondérante dans la littérature?

Étant formé en lettres et en philosophie, exerçant la fonction de professeur de littérature comparée, notamment dans les domaines de l’histoire du paysage et de l’esthétique, il est naturel pour moi de m’occuper de la relation entre les deux. Il y a de nombreuses expositions sur les jardins mais celle-ci est unique car elle s’intéresse à la relation entre le jardin et le texte et vice-versa. Au fil de mes lectures je me suis vite rendu compte que le jardin a laissé des traces dans la littérature. Pourquoi? Parce que tous deux possèdent la caractéristique commune d’avoir une structure, une disposition qui résulte de la volonté d’agir ou de faire agir celui qui lit ou qui se promène. Le jardin est organisé comme un texte, il s’écrit, il se lit. Et à son tour, le livre sert de modèle pour le jardin, il le décrit et parfois le célèbre.

Vous connaissez donc très bien le sujet. Avez-vous tout de même fait des découvertes en réalisant ce projet? Certains ouvrages qui vous ont particulièrement touché?

Bien sûr. Lorsque l’on prépare l’exposition, on fait sa liste, on a en tête les livres que l’on aimerait voir exposés. En menant ses recherches et en approfondissant toujours davantage, on fait forcément des découvertes. C’est quelque chose de génial, d’autant plus lorsque l’on obtient le droit d’exposer les livres en question. Cela permet de se tourner vers d’autres possibilités et de montrer ses trouvailles au public. L’une des bonnes surprises a été la découverte d’un auteur peu connu, Nicolas Fatio de Duillier, mathématicien et physicien suisse ayant travaillé avec Newton, qui a notamment publié un livre sur la possibilité de cultiver des plantes du sud dans les pays du nord, “Fruit-Walls Improved”.

Quant à l’un des ouvrages qui retient mon attention et sûrement celle du public, par sa beauté et aussi sa taille impressionnante, c’est le livre baroque de Basil Besler, l’ “Hortus Eystettensis”, commandité par le prince-évêque Johann Konrad von Gemmingen. Ce livre de 15 kilos est le catalogue imagé de toutes les plantes qui composaient son magnifique jardin. Il a été ensuite édité en de nombreux exemplaires se vendant à des prix exorbitants, et celui qui est présenté dans l’exposition a appartenu et a été aquarellé à la main par Andrea Vendramin, doge de Venise. C’est une pièce intéressante car elle renvoie à l’illustration de ces livres anciens qui est aujourd’hui un art oublié.

De très nombreux documents sont présentés dans cette exposition qui occupe un espace plus conséquent que d’ordinaire à la Fondation. Comment s’articule-t-elle? Quels sont ses axes?

Il y un véritable fil rouge qui unit tous les documents qui sont montrés au public. En réalité, tout est lié et tout commence par l’Éden, présenté dans notre première vitrine. Il est le modèle par excellence du jardin parfait. Même s’il est un paradis perdu, tout jardin est par la suite édénique ou postédénique et on trouve ça jusque chez les auteurs modernes qui tentent de créer leur Éden personnel, tels que Derek Jarman dans “Modern Nature”. On le trouve aussi chez Parkinson par exemple. Qu’ils soient des jardins rêvés, spirituels, décrits ou expliqués, ils n’ont cessé de nourrir les auteurs. Pour certains écrivains le jardin occupe une place de choix dans leur vision du monde, c’est le cas par exemple de Voltaire, ou plus récemment Virginia Woolf ou Hermann Hesse.

Un autre motif qui relie les objets entre eux est le jeu iconographique que l’on retrouve dans les différents ouvrages qui traitent de l’art des jardins. À partir de la Renaissance et sous Louis XIV particulièrement, les jardins symétriques dominaient et dans toutes les cours d’Europe on les copiait. Cette iconographie est présente jusqu’au 18e siècle et fait partie d’un grand dialogue du discours du jardin. Il y a là une véritable intertextualité.

Crispin de Passe le Jeune, “Hortus floridus”, Crispin de Passe, Joannes Jansson, Arnhem 1614, Conservatoire et Jardin botaniques de Genève, A Pas 1614.

Justement. Le jardin à la française, inspiré par les auteurs protestants, ainsi que par le catholique et très célèbre jardinier du roi, André Le Nôtre, est fortement illustré à travers les nombreuses planches qui ornent les vitrines et les murs du sous-sol de la Bodmeriana. Alors pourquoi avoir fait le choix d’un parcours sinueux et non pas cartésien?

En réalité, il me semble que le parcours mêle quelque peu les deux. Cette exposition, tout comme peut l’être le jardin, est un savant mélange d’ordre et désordre. L’ordre est indiqué par les numéros placés sur les vitrines et par le fait qu’on les suive de manière chronologique. Le désordre, qui est une caractéristique des jardins chinois ou à l’anglaise, réside dans le fait qu’en allant d’une vitrine à l’autre on suive un chemin qui prend la forme d’un serpentin, on peut ainsi se laisser surprendre en route par un objet présent dans une autre vitrine. Le spectateur peut s’écarter du tracé cartésien et y revenir.

Qu’aimeriez-vous justement que le/la spectateur·trice retienne de cette exposition? Que souhaitez vous qu’il y trouve?

Achille Duchêne, “Les jardins de l’avenir, hier, aujourd’hui, demain”, Vincent, Fréal et Cie éditeurs, Paris 1935, Bibliothèque de FSG, Milan.

Il peut retenir la grande variété et la richesse insoupçonnée du monde des jardins, ceux qu’il ne connaît pas ou qu’il a oubliés. La mémoire des jardins du passé est véhiculée par ces livres, ces objets qui deviennent mémoire, réflexion, théorie, célébration. À l’époque le jardin était très digne, c’était un véritable produit culturel. Aujourd’hui on se pose plutôt la question de sa fonction. Nous vivons tous dans la répétition, le stress, et il serait bon de se souvenir que le livre comme le jardin permettent l’évasion dans une temporalité différente. C’est une escapade que nous maîtrisons, un lieu qui nous appartient à nous seuls. Cette exposition, bien qu’elle présente des livres très rares et exceptionnels, s’intéresse à tout le monde. Elle n’est pas réservée qu’aux érudits et aux spécialistes; chacun peut y trouver quelque chose et peut y revenir.

Des jardins & des livres”, à voir à la
Fondation Martin Bodmer jusqu’au 9 septembre 2018.
www.fondationbodmer.ch