Drôles de genres

C’est dans l’atelier du Théâtre des Marionnettes de Genève que nous avons rencontré sa directrice, Isabelle Matter. Sur la grande table en bois, au milieu des outils, nous avons discuté de la saison du théâtre et particulièrement des trois pièces présentées en mars qui s’articulent autour de la problématique du genre.

Texte: Léa Frischknecht

Lorsque l’on demande à Isabelle Matter quelles sont les valeurs qu’elle souhaite mettre en avant lorsqu’elle choisit le programme d’une saison au Théâtre des Marionnettes de Genève, elle insiste sur la notion de partage. « Le théâtre, dans nos sociétés, est un moment particulier donc j’essaie de le soigner, de le rendre le plus chaleureux possible. On lâche un peu ses téléphones portables, on partage avec la communauté humaine à laquelle on appartient. On ne parle pas forcément avec ses voisins mais il y a une forme de communion dans une oeuvre, de respiration commune, de rires, des choses qui n’existent pas quand on est chacun devant son écran. Ce moment nous permet de réfléchir à notre humanité, de l’avoir devant nous, d’en rire, de la trouver belle ou inquiétante ».

Le Théâtre des Marionnettes, c’est donc un moment qui invite à la réflexion. Dès lors, la directrice, également metteuse en scène au TMG, met un point d’honneur à proposer des spectacles de qualité, tant sur la forme que sur le fond. Pas question de proposer du pur divertissement pour enfants, il faut que les adultes y trouvent également leur compte afin que chacun∙e apprécie à sa juste valeur ce moment partagé. Un spectacle peut être drôle, poétique, ludique et éveiller une réflexion, quel que soit l’âge du·de la spectateur·trice. Et c’est le cas des trois spectacles au programme durant le mois de mars.

Drôles de genres
Ces pièces ne racontent pas du tout la même histoire, ont chacune leur ambiance spécifique et visent un public différent. Pourtant, toutes les trois s’articulent autour des représentations relatives au genre, des normes et des stéréotypes qui construisent et encadrent nos comportements, notre rapport au corps et à notre identité.

« Filles et soie ». Photo: Jean Henry

Filles et soie
Isabelle Matter nous raconte avoir été immédiatement emballée lorsque Séverine Coulon est venue lui exposer son projet: « Je voudrais parler du corps de la femme et de ses contraintes à la petite fille, et je voudrais que les petits garçons écoutent ». Pour ce faire, la metteuse en scène et interprète de la pièce s’est inspirée de l’ouvrage de Louise Duneton, « Les trois contes » qui propose une relecture de « Blanche-Neige », « La Petite Sirène » et « Peau d’Âne ». Accompagnée de silhouettes en fil de fer et papier de soie, la comédienne déconstruit, pour les enfants dès 5 ans, les diktats de beauté des femmes au quotidien. Ainsi, « La Petite Sirène » se retrouve à épiler ses écailles avec un Epilady. « Elle va, au lieu d’être tranquille à plat dans des palmes, mettre des talons aiguilles, elle va enfiler des bas qui la compressent beaucoup. Elle utilise tous ces gestes de la féminité apparemment banals pour montrer qu’ils oppriment et compriment le corps de la femme ».

Le complexe de Chita
Plus ou moins dans le même temps, Daniel Calvo Funes de la compagnie Tro-Héol contacte la directrice du théâtre pour lui parler de son nouveau projet qui s’interroge sur ce que c’est d’être un homme. Inspiré de son vécu, le metteur en scène raconte l’histoire de Damien, 10 ans, qui emménage à la campagne avec sa famille. L’enfant se prend d’affection pour les animaux mais son père souhaite en faire un homme, un vrai, qui n’a pas peur de faire du mal aux bêtes. Dès lors, la pièce tourne autour de la double signification du mot: être un homme, au sens masculin du terme et des nombreuses attentes genrées qui en découlent, mais également être un Homme, appartenant au genre humain et son rapport avec son environnement. Isabelle Matter, qui connaît bien cette compagnie, se réjouit que « Le complexe de Chita » soit donné au théâtre: « La compagnie » Tro-Héol a une façon très généreuse de porter les récits, avec des marionnettes hyper expressives. Elle est assez truculente dans sa manière de raconter les histoires ». La pièce s’adresse à un public dès 10 ans.

« Le complexe de Chita ». Photo: Martial Anton ©Tro-Héol

Chambre noire
Après « Cendre », programmé l’année dernière au TMG, Yngvild Aspeli revient avec « Chambre noire », une pièce librement adaptée de l’ouvrage de Sara Stridsberg « La faculté de rêves ». Dans un univers sombre et envoûtant, Yngvild Aspeli dresse un poème visuel et musical sur le parcours meurtri de l’écrivaine Valérie Solanas, féministe extrémiste. Isabelle Matter, qui avait lu « SCUM Manifesto » de Solanas il y a quelques années, nous dit: « Et là, tout d’un coup, on comprend cette douleur, ces blessures irréparables qu’elle a traversées et qui vont l’amener à transformer ça en haine, en rage, car sa survie en dépendait. Et c’est tellement beau comme c’est raconté, sans être jugeant, on rentre dans le destin d’une femme et cet engagement qui la dépasse. Son histoire est affreuse mais c’est un spectacle somptueux ». « Chambre noire » s’adresse donc à un public plus âgé, dès 16 ans, qui voudrait se plonger dans le destin tragique d’une femme hors normes.

« Chambre noire ». Photo: Benoit Schupp

Pour Isabelle Matter, il y a un réel intérêt à venir voir les trois spectacles. Tout d’abord parce qu’ils abordent la question essentielle du genre et qu’il est important de déconstruire, dès le plus jeune âge, des stéréotypes archaïques qui se nichent partout, notamment dans les contes de fées. Mais également parce qu’en tant qu’adultes, les trois oeuvres permettent de traverser la question de manière différente mais complémentaire. Cependant, pas question de trop se prendre la tête non plus, ce ne sont ni des conférences ni des spectacles de propagande. « Ça reste des objets poétiques, artistiques, ludiques et drôles. C’est vraiment quelque chose qui nous remet en question mais d’une façon poétique et artistiquement très belle ».

Le complexe de Chita, du 1 au 10 mars
Filles et soie, du 13 au 24 mars
Chambre noire, du 27 au 31 mars

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