Ensemble vers la liberté 2017-08-28T08:52:05+00:00

Ensemble vers la liberté

À l’occasion du double anniversaire célébrant le bicentenaire de la mort de Germaine de Staël et le 250e anniversaire de la naissance de Benjamin Constant, la Fondation Martin Bodmer consacre sa nouvelle exposition temporaire à ce couple d’amants, l’un des plus audacieux et sulfureux de l’histoire de la littérature française. À découvrir jusqu’au 1er octobre 2017.

Le 18 septembre 1794, Benjamin Constant et Madame de Staël se rencontrent à Lausanne. Elle a vingt-huit ans et vit depuis huit ans un mariage médiocre avec Monsieur de Staël, ambassadeur de Suède; il en a vingt-sept et est en train de divorcer d’une femme épousée en Allemagne. Si ce dernier est totalement subjugué par le brio de Germaine, elle, ne le trouve pas physiquement à son goût. Impressionnée malgré tout par son esprit, heureuse d’avoir enfin trouvé quelqu’un qui soit à sa hauteur dans l’art de la conversation, elle finit par céder à cet homme qui lui fait une cour assidue. C’est là le début d’une grande idylle. Deux ans après leur rencontre, alors que Germaine est et restera toujours Madame de Staël, le couple fait, par écrit, le serment de se “consacrer réciproquement leurs vies”. En 1797, nait Albertine de Staël, dont les boucles rousses que l’on peut observer sur le portrait peint par Louise Élisabeth Vigée Le Brun rappellent étrangement celles de Benjamin Constant. Si leur relation est passionnée, elle est également orageuse. Dans ses journaux intimes, secrets et cryptés, inconnus de Germaine de Staël elle-même et présentés dans cette exposition, Benjamin Constant écrit en caractères grecs ou utilise des chiffres pour signifier certaines de ses intentions; le deux notamment, revient régulièrement et veut dire “désir de rompre avec Madame de Staël”. Malgré tout, par-delà les déboires amoureux, ils restent unis par les valeurs qu’ils chérissent. Ensemble, ils n’hésitent pas à prôner, dans une France gouvernée par l’autoritarisme de Bonaparte, l’importance du dialogue, de la diversité culturelle, des libertés individuelles et de la tolérance entre les peuples et les religions. Cette critique du système politique en vigueur vaudra d’ailleurs à Benjamin, alors député, des ennemis qui l’affubleront du surnom de “Constant l’inconstant” et conduira Germaine à une errance forcée à travers toute l’Europe. Cet exil, contrairement aux attentes de l’Empereur qui espérait l’écarter de la scène politique, enrichira davantage sa connaissance des langues et des cultures, ce qui lui permettra de faire du Château de Coppet un lieu de brassage d’idées où les plus grands esprits du libéralisme viendront à se rencontrer. Un an avant sa mort, douze ans après celle de Germaine qui a eu l’audace de mourir un 14 juillet, alors qu’ils ne forment plus un couple depuis longtemps, Benjamin aura tout de même une pensée pour celle qui fut son âme soeur intellectuelle. Il lui consacrera en effet tout un chapitre de “Mélanges de littérature et de politique”, sorte de testament spirituel.

Afin de nous en dire un peu plus sur les liens qui unissaient les deux amants, Léonard Burnand, commissaire de l’exposition, a accepté de répondre à quelques questions.

Pourquoi une exposition Benjamin Constant/Madame de Staël en 2017?

Il y a tout d’abord la coïncidence de calendrier qui fait que l’Institut Benjamin Constant, centre de recherche spécialisé dans l’étude du Groupe de Coppet – que je dirige à l’Université de Lausanne –, et la Société des études staëliennes, présidée à Paris par la co-commissaire de l’exposition, Stéphanie Genand, se sont réunis pour cette exposition. Nous avons l’habitude de travailler ensemble mais cette fois-ci nous collaborons pour célébrer conjointement les deux figures, et c’est là l’originalité du projet. Il y a eu des expositions sur Germaine de Staël et sur Benjamin Constant mais jamais d’exposition consacrée au couple d’écrivains. La dimension sentimentale sera mise en avant mais aussi et surtout leur grande complicité intellectuelle, car il ne faut pas oublier que tous deux étaient des écrivains engagés, mis au service de causes et principes qui leur tenaient à coeur, en particulier la défense des libertés individuelles. Ils sont les pionniers du libéralisme politique tel qu’on l’entend au 18e siècle et ont lutté pour la liberté de la presse, la tolérance religieuse et la diversité culturelle. Ils ont également été de véritables précurseurs dans la dénonciation de l’esclavage et se sont opposés à Napoléon qui voulait imposer à l’Europe un modèle hégémonique franco-français. Eux rêvaient d’une Europe cosmopolite et mettaient en avant l’importance du dialogue entre les cultures, les systèmes politiques, les langues et les religions. Cette dimension montre parfaitement l’aspect actuel de la pensée de Staël et Constant et c’est ce que nous voulons montrer au public. Cet esprit de liberté a encore une forte résonance, car ces auteurs nous parlent et nous fournissent des clés pour penser l’Europe d’aujourd’hui. Enfin, il est important de rappeler qu’à la fin du 18e siècle, il n’était pas banal pour une femme d’intervenir dans les affaires publiques comme le faisait Madame de Staël. Les femmes étaient souvent reléguées à la sphère privée et écrivaient surtout des romans sentimentaux. Or, Germaine de Staël est une auteure qui ose écrire sur la politique et sur la Révolution française. Elle sera d’ailleurs victime de pamphlets (dont certains sont exposés), chassée par Napoléon et surveillée par la police à Coppet. Dans l’incapacité de faire publier “De l’Allemagne”, l’Empereur ayant fait saisir et détruire toutes les éditions du manuscrit, elle devra s’échapper et parcourir l’Europe, en pleines guerres napoléoniennes. Elle passera par l’Autriche, la Russie, la Suède et c’est à Londres qu’elle pourra enfin réimprimer son livre. Il y a donc une forme de transgression chez elle, et même si ce serait anachronique de dire qu’elle est féministe, on peut dire qu’elle a fait avancer la cause des femmes. C’est un motif de fierté pour notre région d’avoir donné naissance à une figure féminine comme celle-ci et il faut le rappeler, nous avons, Genevois et Vaudois, dans notre patrimoine intellectuel, cette femme-là.

Comment avez-vous pensé cette exposition?

Elle présente quatre grands volets qui permettent de parcourir les différentes étapes et aspects ayant ponctué la vie du couple. La première section, intitulée “deux enfants des Lumières”, suit les enfances parallèles de Benjamin et Germaine qui ne se connaissent pas encore. Elle, fille de Jacques Necker, le grand banquier genevois devenu ministre de Louis XVI, et de Susanne Necker qui tenait l’un des derniers grands salons de Paris, fréquenté par Diderot et d’Alembert, a eu une enfance brillante. La petite Germaine qui grandit dans l’influence de cet illustre salon est elle-même très précoce et talentueuse. Son tout premier livre sera d’ailleurs consacré au philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau qui l’a beaucoup influencée intellectuellement. Constant, lui, a connu une jeunesse plus itinérante. Il naît à Lausanne et grandit sans figure maternelle puisque sa mère décède des suites de l’accouchement. Son père est un militaire au service de la Hollande, comme beaucoup de mercenaires suisses de l’époque. Il a donc été balloté d’un pays à l’autre, ce qui lui a permis de se familiariser, lui aussi, avec les idées du Siècle des Lumières et de développer une certaine précocité intellectuelle. À seulement douze ans, il rédige un roman, “Les Chevaliers”, dédicacé à son père dont le manuscrit figure dans l’exposition. Dans cette dédicace on sent déjà le côté ironique et mordant du petit Benjamin, qu’il cultivera toujours. On peut dire que chacun jouit d’”un côté un peu Mozart” dans l’exercice de l’écriture. Pour la première fois, une exposition montrera au public l’engagement réciproque qu’ils ont signé en 1796. La promesse ne sera pas tenue jusqu’au bout mais c’est tout de même touchant de voir deux des plus grands écrivains de l’époque se promettre de ne jamais briser leur lien. C’est un couple, bien sûr, mais c’est aussi et avant tout un couple d’écrivains. L’exposition ne présente donc pas que le côté sentimental de leur union mais aussi leurs publications politiques sur la Révolution. Chacun signe ses textes mais on sent l’influence de l’un chez l’autre comme s’ils écrivaient à quatre mains. C’est là le deuxième grand volet de l’exposition, “un couple en révolution”. La troisième partie s’intéresse à leurs engagements politiques et aux grandes causes pour lesquelles ils se sont battus. Il ne faut pas oublier qu’après son exil, Germaine va faire du Château de Coppet un symbole de la défense des libertés face au régime autoritaire de Napoléon. Des intellectuels de toute l’Europe vont se réunir autour du couple. Cela montre bien l’antagonisme entre l’Europe de Coppet qui prône l’ouverture à l’autre et l’Europe de Napoléon qui est sous la domination d’un seul homme et d’un seul modèle. Enfin, le dernier grand chapitre, “intime et fiction” est consacré à leurs oeuvres littéraires puisqu’ils ne se sont pas illustrés que sur la scène politique. On s’attarde ainsi sur leurs grands romans comme “Adolphe”, de Constant, et “Corinne” signé de Staël.

Pourquoi l’exposition a-t-elle lieu à la Fondation Martin Bodmer?

Pour plusieurs raisons; n’oublions pas que l’un des objectifs de Martin Bodmer était de faire rayonner la culture allemande dans le monde francophone et que, à son époque, le couple de Staël/Constant qui parlait l’allemand, a lui aussi joué ce rôle d’intermédiaire en traduisant des textes de Goethe et Schiller. Par ailleurs, en écrivant “De l’Allemagne”, essai détesté et considéré comme antifrançais par Napoléon, Germaine de Staël a tenté de faire découvrir à la France la richesse de la pensée germanique. De plus, lorsqu’elle est chassée à Coppet – qu’elle habite surtout à la belle saison – elle fréquente beaucoup la ville et la bonne société de Genève, lieu de naissance de son père. En 1805-1806, elle crée même, dans un appartement loué au Molard, un petit théâtre de société. L’exposition présente d’ailleurs un vase de l’amitié qui lui a été offert par ses amis appartenant aux grandes familles genevoises de l’époque en reconnaissance de cette saison théâtrale. Enfin, ce qui est tout à fait extraordinaire, c’est que le domaine sur lequel se trouve actuellement la Fondation appartenait à la famille de Madame de Staël. C’est son oncle, Louis Necker, qui possédait à l’époque le domaine du Grand Cologny. Elle venait régulièrement ici-même pour voir sa cousine préférée, Albertine Necker de Saussure. La Fondation était donc destinée à accueillir une telle exposition.

Que voulez-vous que les gens retiennent de cette exposition?

Madame de Staël et Benjamin Constant sont des noms que les gens connaissent car ils les associent à un souvenir scolaire ou à un nom de rue, ou même de place, mais souvent ils n’en savent pas beaucoup plus. Nous aimerions, en premier lieu, qu’ils puissent rattacher ces noms à des idées fortes comme la défense de la liberté. Ce serait un succès s’ils retenaient que ces deux auteurs suisses romands ont joué un rôle central, primordial, en Europe à l’époque et qu’ils font partie de notre patrimoine intellectuel et historique. Je pense qu’ils méritent d’être mieux connus dans leur région d’origine. Nous aimerions montrer à travers eux à quel point notre région a pu être un grand carrefour intellectuel à la fin du 18e siècle et au début du 19e . En second lieu, nous aimerions que le public soit touché de voir exposés des objets, lettres, manuscrits personnels qui permettent d’en savoir un peu plus sur l’intimité de ces grands noms de la littérature française. On verra, par exemple, une lettre du petit Benjamin Constant à sa grand-mère dans laquelle il précise à quel point elle lui manque, une autobiographie romancée qu’il a rédigée en 1811 et dans laquelle il raconte les bêtises qu’il a pu faire, ou des objets (tabatière, éventail) à l’effigie de celui qui, alors député, était une célébrité de son temps. Concernant Madame de Staël, on pourra voir une lettre à Pictet de Rochemont dans laquelle elle fait part de son admiration pour Napoléon et des espoirs qu’elle place en celui qui n’est pas encore sacré empereur et qui finira cependant par la décevoir. Il faut également noter que s’intéresser à de Staël et Constant, ce n’est pas seulement se tourner vers le passé et découvrir une page révolue, ce n’est pas une curiosité d’antiquaire pour les choses d’autrefois. C’est un passé qui nous interpelle, et leurs œuvres peuvent nous aider à penser le présent. Pour cette raison, afin de prolonger l’exposition, il y aura différentes conférences organisées à la Fondation.

www.fondationbodmer.ch

Texte: Kelly Lambiel
Photos: Fondation Martin Bodmer