Et si on se passait d’Internet? 2018-01-31T11:36:51+00:00

Et si on se passait d’Internet?

Roman du présent: dans « Une toile large comme le monde », paru aux Éditions Zoé, la Genevoise Aude Seigne attaque de front le thème d’Internet. À travers des personnages complexes, elle brosse un tableau sans concession ni contestation de l’impact de la technologie sur la société, l’environnement et les individus. Vertigineux.

Texte: Marie-Sophie Péclard

Photo: Romain Guélat

Avec son premier récit, « Chroniques de l’Occident nomade », Aude Seigne nous initiait à son esprit voyageur, celui pour qui le trajet est aussi important que la destination et qui favorise la pensée associative. On découvrait son goût pour la rigueur de la recherche dans « Les neiges de Damas ». Ces deux qualités sont réunies dans son nouveau roman, « Une toile large comme le monde ». L’auteur, qui a étudié la civilisation mésopotamienne et travaillé pour le site internet de la Ville de Genève, a développé un rapport ambigu à la communication virtuelle, reflet d’une société entre dépendance et exaspération. Du pain béni pour les auteurs qui, étrangement, se sont souvent frottés aux marges de l’Internet sans vraiment s’emparer du sujet.

Dans « Une toile large comme le monde », Aude Seigne prend son sujet à bras le corps, le décortique dans tous ses aspects. Pour ce faire, elle s’est prêtée à de nombreuses recherches tant sur le fonctionnement que l’histoire et les conséquences d’Internet. Elle en a tiré Flin, personnage central et fil rouge de son roman. Flin vit au fond de l’océan et transporte des milliards de données par jour. Flin est un câble. La grande force de ce roman est ainsi d’avoir réussi à donner corps à Internet. Là où l’on parle de flux, de données ou de réseau, Aude Seigne nous donne de l’aluminium, de l’acier et du polyéthylène. Internet prend une apparence, une adresse, une personnalité.

Les huit autres personnages de l’histoire ont tous un lien plus ou moins fort avec Flin, soit en travaillant directement dans l’informatique ou en y ayant recours quotidiennement. Disséminés à travers le monde entre Portland et Singapour, ils sont tous tiraillés par une hyperconnectivité et une extrême solitude. Aude Seigne parvient à faire naître des caractères forts, auxquels chacun peut s’identifier. Certains d’entre eux finiront par se rencontrer et nourrir ensemble le projet de couper les fils… arrêter Internet pour de bon.

En abordant aussi bien les réseaux sociaux, les applications de rencontres ou les conséquences écologiques d’Internet, l’auteur réussit un instantané contemporain et moderne de notre relation à la technologie. Une sorte de selfie sans filtre, si ce n’est celui de la littérature. La phrase d’Aude Seigne réunit la précision du documentaire à la légèreté de la poésie, ce qui nous fait totalement pardonner un certain déséquilibre entre la phase d’exposition, mieux fournie et prenante, et la résolution du roman.

« Une toile large comme le monde », Aude Seigne, Éditions Zoé