De l’ombre à la lumière

Du 3 octobre 2018 au 28 avril 2019, la Fondation Martin Bodmer met à l’honneur Ferdinand Hodler et accueille ainsi de nombreuses pièces issues des Archives Jura Brüschweiler, s’ouvrant pour la première fois au public. Par ailleurs, l’exposition “Ferdinand Hodler – documents inédits” consacrée à la carrière, mais aussi à la vie intime du peintre, permet également de mettre en valeur le travail passionné et minutieux du collectionneur et historien de l’art qui, en constituant ce fonds d’archives éponyme et privé, a permis d’apporter un nouvel éclairage sur l’oeuvre d’un artiste tour à tour encensé par la critique et décrié par de nombreux détracteurs.

Texte: Kelly Lambiel
Photos: Archives Jura Brüschweiler, Genève / Pierre Montavon

Une enfance troublée
Il y a cent ans, Genève perdait Ferdinand Hodler, “le plus grand artiste contemporain suisse” d’après Guillaume Apollinaire. Bien qu’ayant connu la richesse et la gloire, son parcours a été le théâtre de bouleversements; une vie par moments difficiles sur laquelle il parvient finalement à prendre sa revanche. Né à Berne en 1853, issu d’une famille modeste éprouvant de lourds désagréments financiers, celui qui n’a que huit ans lorsque meurent son père et deux de ses frères et soeurs, se voit contraint, à l’âge de douze ans de subvenir aux besoins de ses proches, avant de perdre sa mère deux ans plus tard. Tous sont morts de la tuberculose, maladie qui finira par hanter et emporter de manière régulière, au fil des années, les membres de sa famille. “Dans ma famille on mourait tout le temps” écrit-il, “j’ai fini par avoir l’impression qu’il y avait toujours un mort dans la maison et qu’il devait en être ainsi”. À dix-sept ans, sans le sou et à pied, il décide de s’installer à Genève ayant en tête l’ambition de devenir artiste-peintre. “Pour sortir de la misère, c’est là un choix audacieux” nous confie Niklaus Manuel Güdel, directeur des Archives Jura Brüschweiler.

Un succès controversé
Après s’être consacré quelques années à la peinture réaliste, sans grand succès, ce n’est que lorsqu’il se dirige vers une esthétique plus abstraite que s’ouvre enfin à lui la voie de la reconnaissance. Hodler trouve en effet dans le symbolisme et la liberté infinie qu’il concède un terreau fertile, favorable à l’expression de ses obsessions car ce qu’il souhaite avant tout, c’est mettre la peinture au service de l’émotion et de la sensation. Aussi, les thématiques de la mort et de la sexualité, mais également celle de la mélancolie que l’on retrouve dans nombre de ses vues expressionnistes du Léman ou des Alpes suisses, sont souvent déclinées en séries et finissent par faire de lui un homme riche. Très apprécié au sein des cercles artistiques et intellectuels, le peintre se voit toutefois fortement déprécié dans la sphère publique où plusieurs de ses toiles suscitent l’incompréhension et le scandale. “La Nuit” (1889-1990), par exemple, est qualifiée d’oeuvre “immorale” puisque se retrouvent sur la même toile le peintre et ses doubles, sa femme Bertha Stucki et sa maîtresse, Augustine Dupin, complètement nue dans ses bras. La série de portraits dépeignant l’agonie puis la mort de son autre amante, Valentine Godé-Darel, atteinte d’un cancer des ovaires alors qu’elle était enceinte de leur fille, a elle aussi longtemps divisé la critique. Et puis il y a eu sa prise de position contre l’artillerie allemande ayant bombardé la cathédrale de Reims en 1914 – lui valant l’hostilité du monde germanique –, les nombreuses lettres issues de sa correspondance témoignant d’un certain machisme, et sa volonté de jouer de sa réputation de “campagnard inculte”. Autant d’éléments ayant participé à donner du peintre, après sa mort, une image de rustaud et à le reléguer au rang des artistes à oublier.

La réhabilitation
Force est de constater qu’aujourd’hui, grâce au travail de nombreux écrivains et historiens de l’art, Ferdinand Hodler est enfin réhabilité et reconnu pour son génie artistique, son intelligence et sa sensibilité. Les fleurons des Archives Jura Brüschweiler, à savoir une centaine de documents inédits, exposés à la Fondation Bodmer mettent donc en lumière le parcours atypique de celui qui est actuellement considéré comme le plus grand peintre moderniste suisse et, dans le même temps, dévoilent plusieurs de ses facettes méconnues du public. À travers des photographies, des esquisses, des lettres et des objets ayant appartenu au peintre on découvre un homme intéressé par la musique, l’Égypte et la Grèce antiques, la littérature, la poésie… Sont donc mis en évidence ses liens étroits avec l’art sous toutes ses formes mais également des aspects plus privés de sa vie comme sa relation avec ses enfants, Hector et Paulette.

Dans le but d’en savoir un peu plus sur l’exposition et, par le même biais, sur les Archives Jura Brüschweiler, nous nous sommes entretenus avec Niklaus Manuel Güdel, commissaire d’exposition.

Comment avez-vous découvert Hodler et qu’est-ce qui vous fascine chez lui?
Je l’ai découvert très tôt. Quand j’étais petit, je prenais des cours de peinture et mon professeur me faisait souvent travailler d’après Hodler. Cette expérience a constitué ma première approche avec son travail. Plus tard, j’ai lu “La mission de l’artiste”, qui est le texte d’une conférence que Hodler a donné lorsqu’il enseignait à L’École des Arts et Métiers de Fribourg. Ce texte m’a marqué et lorsque j’ai entamé mes études d’histoire de l’art à Neuchâtel, j’y ai été à nouveau confronté en rédigeant certains de mes travaux. Puis, en 2014, j’ai publié une édition commentée de ce texte. Par la suite, j’ai rencontré Jura Brüschweiler, lui aussi passionné par Hodler, et depuis je n’en suis plus jamais sorti. Ce qui me fascine chez lui, c’est le fait qu’il applique de manière systématique et rigoureuse les principes théoriques qu’il a développés. Je suis également ému par sa capacité à produire des œuvres qui transmettent l’émotion d’une manière si efficace avec autant de simplicité.

Cette exposition, c’est l’occasion de découvrir Hodler mais aussi Jura Brüschweiler qui est à l’origine de cette collection. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur lui?
C’était quelqu’un de vraiment passionné voire monomaniaque, comme moi, c’est ce qui m’a fait le plus plaisir lorsque je l’ai rencontré. Il a décidé très tôt de consacrer sa vie à l’étude de l’oeuvre de Hodler à une époque où peu de gens s’y intéressaient. Il a rencontré ses descendants, certains de ses amis et a cherché toute sa vie à recueillir tout ce qu’il pouvait sur lui, que ça le touche de près ou de loin. Ce fut un véritable travail d’acharné. C’est pour cela que la collection est à la fois composée d’objets anecdotiques comme des quittances ou sa canne et de pièces fondamentales comme des textes autographes issus de sa correspondance avec ses enfants, ses amantes… Puis il a mis en place des expositions, des livres, qui ont permis de faire réévaluer l’oeuvre de Hodler, son travail. Deux expositions ont été essentielles à sa réhabilitation et ont contribué à lui redonner une place dans le monde de l’art. La première sur le cycle de peinture concernant Valentine malade, mourante et morte car personne n’avait jamais fait ça en peinture. Et la deuxième sur l’art de l’autoportrait qui est une véritable biographie de l’artiste. À partir de là, il a multiplié les expositions, surtout des rétrospectives, partout dans le monde.

Comment avez-vous pensé cette exposition?
Cette exposition marque la première étape d’une volonté des archives de devenir publiques. Avant aujourd’hui elles n’ont jamais été accessibles. Nous sommes donc en plein travail d’inventaire et de numérisation afin de faire connaitre Hodler. Pour cette raison, sa correspondance est également en cours de publication. Il nous fallait donc franchir le pas et initier une réflexion sur le meilleur moyen de faire valoir la qualité de son oeuvre. La Fondation Bodmer nous a semblé être le lieu idéal pour raconter l’homme et l’artiste à travers des objets et des manuscrits et faire rayonner son travail à Genève, en Suisse et à l’étranger. Pour ce faire, nous avons opté pour un itinéraire libre, il n’y a pas de chronologie à suivre, pas d’ordre particulier à respecter. Un plan pour se retrouver existe, mais c’est une proposition de parcours car ce sont des vitrines dans lesquelles se retrouvent des thématiques indépendantes les unes des autres. Nous avons surtout cherché à dresser un portrait en mosaïque de l’homme et de l’artiste.

Qu’est-ce qui est le plus important pour vous dans cette exposition?
Deux choses sont très importantes. Tout d’abord, je veux montrer que Hodler était un homme sensible qui possédait une volonté d’une grande force. Il a fait preuve d’une abnégation totale et s’est sacrifié tout entier pour transmettre de l’émotion dans ses œuvres. En second lieu, je veux casser le mythe de l’homme inculte, de l’ours bourrin,
du peintre mal dégrossi qui fait des dessins. Car certes il a nourri cette réputation, il en a joué, il s’est longtemps réclamé de la campagne pour se faire remarquer et connaitre en ville. Mais en réalité, c’était un homme très cultivé et curieux. Il a fréquenté l’université en tant qu’auditeur libre, il lisait beaucoup et avait une grande soif de savoir. Il a même appris le latin, seul! Après avoir vécu une enfance à la Oliver Twist, il s’est battu pour réussir. De son vivant, il sera très apprécié, deviendra même multimillionnaire, ce qui est tout de même assez rare. Certes, il ira de scandale en succès mais finira par recevoir la reconnaissance des plus grands artistes
 européens.

Parmi les nombreux objets exposés, quels sont vos favoris?
J’aime particulièrement les photos car ce sont des témoins vivants. Et puis il y a sa palette de couleurs, son outil de travail, que j’aime avoir sous le regard. Enfin, je suis très touché par les dessins de sa fille
en train de danser quelques mois avant sa mort. Ils constituent une étude pour “La Floraison”, son dernier projet resté inachevé.

Ferdinand Hodler, documents inédits

Jusqu’au 28 avril 2019
Fondation Martin Bodmer
www.fondationbodmer.ch

2018-10-24T17:04:19+00:00