Festival de Théâtre aux Jardins du Rosey 2018-05-09T11:49:21+00:00

Vers et prose se délient au Rosey

« Le Mariage de Figaro » Photo: Emmanuelle Sales

Une semaine de juin. Un vaste jardin bordé d’arbres sur les bords du Léman. De grandes tentes blanches érigées pour l’occasion, qui attendent leurs spectateurs estivaux. Pour la deuxième fois, ces lieux bucoliques serviront de décor aux six pièces classiques que réunit la programmation du Festival de Théâtre aux Jardins du Rosey.

Texte: Katia Meylan

L’année dernière, alors que le Festival de Théâtre aux Jardins du Rosey vivait sa première édition, son énergique et passionnée directrice artistique Pascale Méla nous en annonçait la ligne éditoriale: des grands textes dans des mises en scène classiques. Car le Rosey est avant tout une école, certes internationale, mais où le français et sa littérature sont enseignés à tou·te·s. Les élèves et leurs sujets d’études se retrouvent donc au centre des choix culturels. Le public extérieur n’avait, cela dit, de loin pas boudé Shakespeare et Corneille, et avait rejoint en grand nombre les élèves aux Jardins durant cette semaine de festival.

Pascale Méla nous confiait alors qu’elle envisageait de prendre plus de liberté quant aux mises en scène choisies pour 2018. C’est chose faite, puisque cette édition comportera, sur les six pièces présentées, trois versions revisitées: « Une maison de poupée » d’Ibsen, « Le Misanthrope » de Molière et « Le Jeu de l’amour et du hasard » de Marivaux. « Marie Tudor » de Victor Hugo et « Le Mariage de Figaro » de Beaumarchais seront quant à elles résolument classiques, serties de costumes et de corsets. Le prologue à ces festivités théâtrales sera différent par son format puisqu’il s’agira d’un « seul en scène » du comédien Francis Huster.

Plus qu’un équilibre calculé entre classique et moderne, la programmation reste faite de coups de cœur, et reflète ce que Pascale Méla a considéré être la crème de ce qu’elle a vu dernièrement à Avignon, à Paris et ailleurs. Ce n’est du reste pas un parti pris que d’avoir choisi uniquement des troupes françaises, précise-t-elle lorsqu’on l’interroge, cela s’est fait au gré des découvertes et rencontres. Pour elle, toutes ces troupes ont la sensibilité nécessaire pour appréhender le phrasé des œuvres classiques afin de faire sonner et résonner le texte. Ce sont ainsi les vers inchangés de Molière, la prose de Marivaux ou de Hugo que nous joueront les troupes invitées au festival, dans les pièces classiques comme dans les plus modernes. « À travers les mises en scène revisitées, on constate que les textes classiques ont toujours leur actualité! », nous dit Pascale Méla, avant de sourire; « et nous pouvons même nous demander si le jeune public, en voyant des personnages habillés comme nous, au bord de la piscine un verre de whisky à la main, se rend compte que les dialogues ont été écrits il y a plusieurs siècles! ».

« Le Misanthrope » est l’exemple même d’une pièce qui reste tout à fait actuelle. Au Rosey, la forme le prouvera en mettant le fond en exergue. Dans ce texte pratiquement sans action, l’intérêt porte sur la divergence de caractère des personnages et sur l’approche qu’ils ont de l’hypocrisie. Alceste la tient en horreur, son ami Philinte est plus modéré, tandis que son amante Célimène passe ses journées de mondanités en papotages. Le propos est tout à fait transposable des salons du 17e siècle à ce que l’on voit de nos jours; quelle que soit l’émission de téléréalité sur laquelle on tombe en allumant son poste, tout comme Célimène, les jeunes oisifs consacrent une bonne partie de leur temps à parler des autres, encouragés dans leur médisance par leur entourage. Tant qu’à faire, on regrette qu’ils n’aient pas sa verve jubilatoire.

« Le Misanthrope » Photo: Cie Raymond Acquaviva

La « Maison de poupée » de Philippe Person prend place dans les années 50- 60, et l’actualité de la trame par rapport au texte d’origine écrit au 19e siècle est un constat moins divertissant. Bien sûr, à l’époque d’Ibsen, la pièce était scandaleuse, censurée même, selon les pays. L’émancipation de la femme était entièrement à faire. Mais aujourd’hui, la pièce « fait encore écho au basculement de la condition féminine de mai 68 », note Pascale Méla. Reste à espérer – et à agir, pour que les spectateurs du siècle prochain puissent l’apprécier sous un angle plus historique qu’actuel.

« Le Jeu de l’amour et du hasard » offre également matière à qui s’intéresse à la condition de la femme. Marivaux mettait en valeur des personnages féminins volontaires. Ici, sa protagoniste Silvia, une jeune fille de la haute société, sait qu’un potentiel fiancé est en route pour la rencontrer. Bien décidée à savoir à qui elle a affaire avant de s’engager, elle intervertit les rôles avec sa femme de chambre, afin d’observer incognito celui à qui on la destine. Prenant également place dans les années 50, la mise en scène qui se jouera au Rosey nous présentera Silvia et Lisette pop et hautes en couleur, discutant de ce qui fait un homme duquel on peut s’accommoder.

Une programmation riche, des thèmes modernes et universels, des comédiens exigeants et des mises en scène soignées, telle est l’ambition du Festival de Théâtre aux Jardins. Tour d’horizon avec Pascale Méla.

En tant que directrice artistique, vous voyez parfois des dizaines de pièces par mois. Vous avez tout naturellement choisi « Le Théâtre, ma vie » de Francis Huster pour l’ouverture du Festival?
Le comité du Rosey connaissait Francis Huster surtout en tant qu’acteur de cinéma. Bien que je l’aie évidemment vu dans « Le Dîner de cons », Francis Huster est pour moi un comédien de théâtre. C’est pourquoi je l’ai invité non seulement à ouvrir le festival, mais à nous parler de théâtre, dans ce nouveau spectacle avec lequel il tourne beaucoup en ce moment – il sera d’ailleurs à l’Île Maurice peu avant le festival. Il y raconte toute son expérience théâtrale, les rencontres avec les grands metteurs en scènes, comment il a imaginé, habité les grands personnages, comment le théâtre a envahi sa vie. Quand je l’ai rencontré et que je lui ai proposé de faire l’ouverture du festival, il a d’abord hésité, n’ayant jamais entendu parler du Rosey. Mais je l’ai convaincu, notamment avec la programmation de l’an dernier qu’il a trouvée très belle.

Ils étaient présents l’année passée avec « Le Marchand de Venise », ils reviennent cette année avec « Marie Tudor ». Un vrai coup de coeur pour la Cie 13?
Le mien et celui des spectateurs! La compagnie a eu un énorme succès l’an dernier avec Shakespeare. J’ai eu des retours autant sur le talent des comédiens que sur la mise en scène, et on m’a dit plusieurs fois qu’il fallait que je les réinvite. J’ai donc demandé à Pascal Faber (le metteur en scène) ce qu’il faisait cette année, et il se trouve qu’il était en tournée avec Marie Tudor. Je suis allée voir la pièce à Paris et l’ai trouvée d’emblée magnifique dans sa sobriété. La pièce comporte toute cette intrigue à la Victor Hugo, l’amour, la passion et le suspense. Et surtout, on y retrouve Pierre Azema, qui nous fait pleurer dans le rôle de Gilbert.

« Une maison de poupée ». Photo: Pierre François

On vous a entendu dire que toute comédienne rêverait d’interpréter le rôle de Nora dans « Une maison de poupée » d’Ibsen, cette jeune femme qui réalise soudain qu’elle a toujours été la petite poupée adorée de son père puis de son mari, et qui décide de s’interroger sur ses valeurs personnelles en prenant son indépendance. Quelle Nora est Florence Le Corre dans la mise en scène de Philippe Person que l’on retrouvera au Rosey?
J’ai vu plusieurs Nora, dont l’une à Genève dans une mise en scène dirigée par Anne Bisang. Florence Le Corre, d’ailleurs acclamée par la presse, est exceptionnelle. Elle est extrêmement touchante, elle est Nora telle que je l’imagine quand je lis la pièce. Un petit oiseau, très fragile, qui en même temps sait ce qu’elle fait et a sa ligne de conduite.

Dans la mise en scène moderne de Raymond Acquaviva du « Misanthrope », comment les vers de Molière se placent-ils dans notre société, dans nos relations d’aujourd’hui?
Hormis quelques coupes pour que la pièce tienne en une heure vingt, les vers de Molière sont ceux d’origine. Et la diction reste parfaite! Le spectateur replace lui-même la pièce à notre époque. Lorsqu’Alceste reproche à Célimène de recevoir chez elle tout un tas d’hypocrites qui en réalité ne l’apprécient pas, le parallèle est vite fait avec ce que l’on vit actuellement avec nos réseaux sociaux; on like tout le monde à tout-va sur Facebook, mais cela ne rime pas à grand-chose. « Le Misanthrope » reste au théâtre ma pièce préférée. Sa force réside dans le fait que l’on s’identifie à l’un ou à l’autre. Faut-il être Philinte et faire des concessions pour s’adapter à la société dans laquelle on vit, ou être Alceste et refuser toute forme d’hypocrisie? Ce misanthrope intransigeant a tout de même ses contradictions, car il est fou amoureux d’une mondaine qui, si on la replaçait à notre époque, regarderait « Les feux de l’amour »! C’est comme si l’être humain ne changeait pas en dépit du temps; il y aura toujours des Alceste, des Philinte et des Célimène.

Photo: Karine Letellier

On retrouve dans « Le Jeu de l’amour et du hasard » et dans « Le Mariage de Figaro », deux pièces du 18e, quelques points communs: des déguisements, des malentendus, des renversements de situation qui se rétablissent avant le point final. Que pourra découvrir le public dans ces deux pièces qui clôtureront le festival?
Ce que j’ai beaucoup aimé dans la mise en scène du « Jeu de l’amour et du hasard » de Salomé Villiers est que l’on reste dans Marivaux tout en ayant des projections sur écran, des personnages habillés à la mode des années 50, des vespas et du twist. Dans les esprits, le marivaudage est lié aux costumes, aux dentelles; on est donc agréablement surpris par cette pièce pétillante qui nous fait entrer dans Marivaux par une porte à laquelle on ne penserait pas a priori.
Dans « Figaro », les costumes et les décors sont d’une beauté digne de la Comédie-Française, tout comme le sont les comédien·ne·s par leur talent. Ce qui ressort le plus dans ces deux comédies, c’est le caractère des personnages et la façon dont les acteur·trice·s les font vivre. Dans l’une, nous avons Figaro, le personnage vif, vivant par excellence, autour de qui tout tourne. Et tant dans « Figaro » que dans « Le Jeu de l’amour et du hasard », on apprécie la force des personnages féminins: brillantes, touchantes. Même si on a lu et relu ces textes et qu’on sait ce qui va leur arriver, lorsqu’ils/elles sont sur scène, on les soutient, on a peur pour eux/elles, on s’identifie à l’un·e ou à l’autre.

Les Jardins du Rosey vivront donc six jours durant au rythme des grands textes de théâtre, se transformant d’un soir à l’autre en Angleterre du 16e siècle, en cocon en Norvège ou en France bourgeoise du 18e à nos jours. Encouragée par le succès de l’an dernier, l’équipe du festival réitère son dîner en blanc le soir de la clôture: tous les spectateurs seront attendus en tenue opalescente le 9 juin au soir pour assister au « Jeu de l’amour et du hasard » et prendre part au dîner qui suivra.

Festival de Théâtre aux Jardins du Rosey, du 4 au 9 juin.
Détails de la programmation sur www.theatreauxjardins.ch