Maria Bonzanigo et la Fête
des Vignerons: La composition comme un battement de coeur

La Fête des Vignerons donne une envie presque irrésistible de parler d’elle en chiffres. Elle a vu le jour il y a si longtemps: quatre siècles, depuis les premiers cortèges dans les rues de Vevey au 17e siècle. Son spectacle a demandé tant d’années de travail: sept ans, depuis les premières évocations. Sans parler du nombre de bouteilles vin qui ont été bues et qui restent à boire! Les chiffres permettent d’en mesurer une partie, mais l’essence de cette tradition veveysane, qui a lieu une fois par génération, ne se mesure autrement qu’à l’émotion qu’elle suscite en chacun·e. En mai dernier nous en avons rencontré la compositrice principale, Maria Bonzanigo, qui nous a raconté avec une gentillesse toute particulière son aventure dans la Fête. 

Texte: Katia Meylan 

On ne poursuivra donc qu’avec quelques chiffres de plus, juste assez pour se rendre compte du nombre de c(h)oeurs qui chanteront, danseront et écouteront les compositions de Maria Bonzanigo et ses collègues Jérôme Berney et Valentin Villard: 5000 figurant·e·s sur scène, 20’000 personnes par soir dans le public, soit 400’000 qui auront vu le spectacle. De quoi impressionner… 

Ayant collaboré, avec la Compagnie Finzi Pasca dont elle est co-fondatrice, à la création des cérémonies olympiques de Sotchi et de Turin ainsi qu’aux spectacles du Cirque du Soleil, Maria Bonzanigo est « vaccinée » contre la pression occasionnée par les projets d’envergure, nous dit-elle, en confiant que son expérience lui permet surtout de savoir gérer son énergie. Quant à l’émotion d’entendre ses pièces interprétées, elle ne devient jamais une habitude: « tant de personnes qui chantent tes pièces, c’est quelque chose », assure-t-elle.

Plancher LED, vue d’ensemble de l’arène Bashiba | Digital Kingdom ©Fête des Vignerons

En se penchant sur la Fête des Vignerons, on se penche aussi sur plusieurs siècles d’Histoire. Comment entre-t-on dans un tel projet? 

Maria Bonzanigo: En réalité, le lien avec l’Histoire est quelque chose qui m’aide. M’y plonger et essayer d’imaginer ce que ça devait être dans le temps m’inspire. J’ai beaucoup été à l’écoute de Sabine [Carruzzo] du Musée de la Confrérie des Vignerons. Elle nous a guidés dans les archives – car il y a beaucoup à voir! – et nous a indiqué ce qui était intéressant. C’était pour moi fantastique, car je suis une historienne manquée! 

Je me suis par exemple inspirée d’une banderole de la fête du 18e siècle, qui représentait un petit ensemble d’instruments anciens: une trompe marine, un serpent, un ravanastron. Est-ce que ce sont des traditions qui ont été perdues? Il y aura dans une composition un clin d’oeil à ces petites processions, qui sonnaient sûrement peu à l’époque. 

J’aime le dialogue qu’il y a d’une fête à l’autre. Comme la systole et la diastole dans un coeur qui bat, il faut trouver des contrastes, et apporter quelque chose de nouveau sans trahir l’esprit de la Fête. 

Il faut s’imaginer aussi qu’on a régulièrement fait des réunions avec tous les créateurs: auteurs, costumière, scénographes, etc. Daniele [Finzi Pasca, le metteur en scène] a voulu que la Confrérie des Vignerons soit toujours proche pendant cette période de création. Ça a été une discussion continue, dans un esprit très libre, avec beaucoup de questions de notre part sur qu’est-ce que c’est que de faire la fête ici, quelles sont les traditions d’ici, au-delà de la Fête des Vignerons. Pour les incontournables de la Fête, on nous a donné beaucoup de repères. Et ensuite? Qu’est ce que personne n’avait encore jamais fait, et qui était assez ancré dans la région pour faire partie de la Fête? C’est comme ça qu’est ressortie par exemple l’idée des « trois soleils »! [Devant notre air interrogateur, Maria ouvre avec plaisir une petite parenthèse sur les trois soleils qui chauffent la vigne, le « vrai », sa réflexion sur les murets, et ses rayons sur le Léman]

Bernard Romanens, soliste du « Ranz des vaches », 1977 ©Confrérie des Vignerons

Par quoi avez-vous commencé le processus de création, après ce temps de rencontre avec le monde des vignerons? 

La première chose que j’ai faite, c’est l’arrangement pour le « Ranz des vaches », qui est une pièce incontournable, la plus sensible, sur laquelle il y aura beaucoup d’attentes. En connaissant toute la question, je me suis dit « si ça c’est clair, je peux comprendre comment avancer pour le reste ». C’est une façon d’entrer dans la matière qui n’est pas la mienne, de la comprendre, et d’à partir de là, commencer à m’adapter. Dans la distribution des pièces avec Valentin et Jérôme, je leur ai proposé de se répartir les incontournables, pour que chacun de nous ait l’occasion d’entrer dans cette matière. Ça nous a pris une année de sentir ce que faisaient les autres et comment les langages pouvaient se relier entre eux. Au fond, j’aime prendre le temps, pour composer des thèmes, d’être sûre que ça colle bien. La création musicale doit aussi se faire en sachant de quoi auront besoin le metteur en scène, les figurants, le chorégraphe… 

Le fait d’être vous-même danseuse et chorégraphe doit être un grand avantage pour comprendre ce dont ont besoin les autres créateurs? 

J’ai toujours écrit la musique en pensant chorégraphie, depuis toujours je le vis comme ça. Avec Bryn [Walters] on se connait depuis qu’on a travaillé comme chorégraphes à la cérémonie olympique de Turin, et c’est beau pour moi de savoir que là ce n’est pas moi qui le fais, mais que je peux en discuter avec lui. C’est un privilège d’avoir un échange comme ça. Avec Daniele aussi on a développé un dialogue entre musique et image qui est fascinant. À Jérôme et Valentin, qui ont rejoint le projet il y a trois ans, j’ai surtout donné des instruments pour voir comment s’adapter à cette façon de créer. 

« Le Ranz des vaches », 1889 ©Confrérie des Vignerons

[En tant que compositrice principale], mon souci était que chaque compositeur puisse s’exprimer totalement. Je n’ai pas donné de ligne directrice dans le style, je devais plutôt sentir leur façon d’écrire. J’ai choisi Valentin et Jérôme avec la Confrérie. J’ai trouvé que dans notre trio, chacun pouvait apporter une couleur différente, et aussi se comprendre. Dans un événement tellement ample, il ne s’agit pas juste de faire des musiques, il faut réfléchir aux problèmes qui pourraient surgir, puis ne pas s’y limiter mais les résoudre. Il faut trouver une balance entre tout ce qu’on a en tête, ce qui va plaire, ce qui peut être assumé dans un espace comme cette arène. Le plus difficile en tant que créateur, c’est d’ensemble, créer une seule chose. Il faut être vigilant en tout temps pour se réadapter. 

 

La dimension technologique, que l’on a aujourd’hui et qu’il n’y avait pas dans les éditions précédentes, sert-elle à la musique? 

On ne se rend pas compte de combien la vue aide à écouter, et l’écoute aide à regarder. La nuit, avec les lumières, on peut tout de suite mettre en valeur qui est en train de jouer et on va chercher à le faire le plus possible pour orienter l’oreille du public. Le jour, ce plancher LED dont tout le monde parle beaucoup nous permet justement de trouver des solutions pour identifier, à l’image, d’où vient la musique. La technologie est là, mais au fond, dans notre façon de travailler à tous, la volonté est qu’elle serve à mettre en valeur l’être humain, l’émotion. 

Pour la composition, maintenant on est habitué à entendre tout de suite ce qu’une musique va donner. Si on y pense, même en 1999, les maquettes n’existaient pas! Je crois qu’il y avait eu une maquette – très rudimentaire – qui avait été entendue par la Confrérie. Jusqu’à la première, personne ne savait vraiment comment ça allait sonner. Il y avait les transcriptions au piano, mais ce n’est pas pareil. C’est une vraie différence, tout va très vite maintenant, ça permet au chorégraphe et aux choeurs de travailler. 

En parlant des choeurs, qui ne sont pas professionnels, avez-vous dû adapter la difficulté des créations? 

Les pièces ont un certain niveau de difficulté, mais les choeurs de la région sont bons, ils travaillent déjà ensemble le reste de l’année. Il y a aussi les percu-choristes, qui eux sont plutôt des gens qui aiment chanter et se constituent en un ensemble. On ne savait pas qui allait arriver là et comment serait le niveau, et on a été très positivement surpris par la fraîcheur qu’ils dégagent. Et il y a les enfants, 153 enfants. Ce qui fait à peu près mille personnes. Les cheffes de choeurs principales, Caroline Meyer et Céline Grandjean, sont formidable, elles ont aplani, pour les choristes, les difficultés qui pouvaient surgir dans la musique. 

Nous sommes à mi-mai, où en êtes-vous dans les répétitions à l’heure actuelle? 

On a commencé les tests de son dans l’arène, qui sont un moment dramatique…ment beau! Le premier choeur qui a essayé de chanter était content des résultats, même s’il y a des petites adaptations à faire. Après une répétition de tutti je ressens une énergie enthousiaste. Ce que j’ai beaucoup aimé, c’est le sérieux du travail: il y a d’un côté cette envie de faire la fête, et en même temps le sérieux et les progressions à chaque répétition. 

Dès le 18 juillet et jusqu’au 11 août, le public de toutes générations pourra enfin découvrir ce spectacle tant attendu et rejoindre artistes, vigneron·ne·s et veveysan·ne·s pour prendre part à la Fête!

Fête des Vignerons 2019 

Du 18 juillet au 11 août 

Place du Marché, Vevey 

www.fetedesvignerons.ch

Gagnez des places pour la représentation du 1er août sur notre page Concours!