Rencontre avec Giancarlo Mino, « ex-designer » et empêcheur de tourner en rond

Autoportrait

Le mois de mai a vu se dérouler la 13e édition d’APERTI, un événement visant à provoquer la rencontre du grand public avec les artistes de la région lausannoise dans leurs ateliers. La manifestation, conçue comme une fenêtre sur l’univers de la création contemporaine, permet d’en apprécier la diversité des formes et expressions. À cette occasion, nous avons fait la connaissance de Giancarlo Mino, un esprit réflexif et indiscipliné, dont les œuvres côtoient de près l’humour et la provocation. Rencontre.

Texte et propos recueillis par Julia Jeanloz

« Je suis quelqu’un qui brise assez rapidement la glace. Je suis le premier à taquiner, à faire des plaisanteries. Ce côté provocateur, cynique, on le retrouve dans mon travail ».

Giancarlo Mino est né en 1982 d’un père italien et d’une mère mexicaine. Il réalise ses études de Bachelor en design de produits à l’ECAL (2005) avant de se rendre à Milan pour y entamer sa profession de designer. Fort de quelques années d’expérience, il retourne sur les bancs d’école décrocher un Bachelor en architecture d’intérieur à la HEAD (2011). Il roule sa bosse dans le milieu du design de luxe et de l’architecture d’intérieur jusqu’en 2018. À cette date, il décide de donner une nouvelle orientation à sa carrière et ouvre un atelier dédié à la peinture, au dessin et à la sculpture. Afin d’en apprendre plus sur le personnage qui n’a pas manqué d’attirer notre curiosité, nous lui avons donné rendez-vous dans un café.

Sur votre carte de visite, il est marqué « ex designer ». Comment situez-vous votre pratique artistique par rapport à vos antécédents de designer et d’architecte d’intérieur?
Giancarlo Mino: Parfois, j’ai tendance à me remettre en question, à me dire que je n’ai pas un profil d’artiste, que les mécanismes propres au travail artistique vont toujours m’échapper. Avoir discuté avec d’autres personnes m’a fait relativiser. J’ai envie de créer avec le bagage que je porte en moi. J’ai appris à me poser des questions sur la création d’objets, d’espaces, d’intérieurs. Depuis la pré-adolescence, j’ai toujours aimé créer des images, les détourner, m’essayer à la linogravure, à la peinture. J’ai toujours été intrigué par ces techniques. Actuellement, je suis en train de me réapproprier les mécanismes que j’avais avant, mais je ne me sens pas dans la peau d’un peintre pour autant.

Ce sentiment d’inadéquation m’a poussé à discuter avec un ami qui appartient au Collectif Marie-Louise*, et qui m’a dit que je possédais une véritable patte graphique. Cela m’a réconforté: j’expérimente à tâtons, mais mes activités sont accueillies favorablement par des personnes dont j’estime le travail. Ces expériences me permettent de cultiver un mode de pensée, pas forcément protocolaire, mais pas moins pertinent. Le designer apporte des solutions, l’artiste, des questions, des perspectives. Je parle d’ »ex designer » car je suis en ce moment dans une phase transitoire.

Vous faites partie du Collectif Marie- Louise. En quoi est-ce important de faire bénéficier votre travail d’un regard artistique tiers?
Avec les membres du Collectif Marie-Louise, on est tous sur la même longueur d’onde. Au départ, c’était difficile de se montrer nos dessins. C’était comme se mettre à nu. Mais aucune critique négative n’a été émise. On est tous issus du domaine artistique. En trois ans, c’est devenu un rituel, on s’est affranchis de ce complexe d’infériorité. De mon côté, je partais du principe que je ne savais pas dessiner. J’ai donc pris le pari d’essayer autre chose, d’expérimenter, de dessiner de la main gauche, de faire du collage et du dessin d’observation, de dessiner sous hypnose. Ce processus est cathartique; en réalité, c’est presque une thérapie de groupe. Par le passé, j’ai essuyé de vives critiques sur mes projets, parfois peu constructives. On m’a fait comprendre que ce n’était pas mon truc. Le fait d’instaurer un pied d’égalité au sein d’un groupe et de partager ses travaux permet de se sentir rassuré. De créer un espace bienveillant et non-jugeant. Cette expérience m’est assurément bénéfique au quotidien.

Série Absence et Bisounours, 2018, encore à gratter argentée sur toile cirée

Batte de baseball, 2018, boulot raboté et scotch noir

Dans quelle mesure certains éléments ou souvenirs se retrouvent dans votre production?
J’avance toujours à l’instinct. En travaillant, des réminiscences refont surface, notamment liées à ce problème que j’éprouve face à l’autorité. Durant mon enfance, on m’avait interdit de peindre sur la toile cirée de la table de la cuisine. J’ai l’impression que je recrée beaucoup d’images ou d’objets en relation avec la violence ou l’interdiction. C’est très certainement en lien avec une forme de rejet de l’autorité. Parfois, il m’arrive de visionner des vidéos de manifestations qui débordent complètement. Ce n’est pas pour rien que me sont venues les idées du chaussetrappe
et de la batte de baseball. Pour cette dernière, quand j’ai ramené le bout de bois destiné à devenir une batte, je me suis imaginé me faire arrêter par la police qui était tombée dessus en fouillant dans mon coffre de voiture. L’image de la batte m’a fait penser à l’équipementier sportif américain Wilson, que j’ai associé à une nouvelle d’Edgar Allan Poe, «  »William Wilson »- Elle raconte comment le protagoniste se fait suivre toute sa vie par un autre, avant de se rendre compte qu’il s’agit en réalité de sa propre Conscience. En fait, je n’ai rien fait comme j’aurai dû: c’est une batte de baseball qui n’a pas été tournée sur du bois dur mais rabotée maladroitement sur bois tendre, de mauvaise qualité. Il est fendu. Le vrai logo c’est Wilson; William, c’est le prénom du héros de Poe. En résumé, Je pars d’un simple bout de bois, qui fait travailler mon imagination, jusqu’à le matérialiser en un nouvel objet à travers tout un processus.

 

Caltrop, 2015, laiton coulé poli miroir et verni

En 2016, la galerie Kiss the Design, à Lausanne, m’a proposé de participer à une exposition collective, « Lumière et réflexion ». La galeriste nous avait donné comme consigne de proposer des œuvres dans l’esprit de Noël. J’avais carte blanche et, à l’époque, on parlait beaucoup des réfugiés syriens en Suisse. Les discours politiques agitaient le spectre de l’invasion et cela m’a fait imaginer une étoile de Noël sur le modèle d’un piège à disposer au sol pour éviter que les réfugiés ne traversent nos frontières. Le chausse-trappe a été conçu comme un objet de luxe, en laiton miroité, qui a été verni pour éviter l’oxydation. Cette étoile, c’est tout sauf celle du Berger!

Parlez-moi de vos projets futurs.
Je souhaite poursuivre sur la même voie. Parce que j’ai tendance à tout remettre en question, systématiquement. Actuellement, j’aimerais faire des concours, des résidences dans le but de partager, de discuter. Je désirerais pouvoir échanger avec d’autres artistes, à travers des collaborations ou en proposant d’exposer dans un lieu alternatif. À Lausanne, ce genre de milieu existe, mais c’est très anecdotique. Je souhaite développer ce genre de projets.
www.giancarlomino.com