Il est venu le temps de l’échangisme

Une soirée échangiste en prévision, des confidences, des doutes, des désirs. La pièce que proposent l’auteur romand Antoine Jaccoud et le metteur en scène Matthias Urban esquisse un tableau caustique mais tendre de notre société contemporaine, où chacun·e cherche sa place dans un espace infini de libertés.

Texte: Aurélia Babey

Dans leur appartement, fin prêts, prosecco et olives sortis, Brigitte et Enzo, couple d’âge mûr amateur de libertinage, attendent avec excitation l’arrivée d’un autre couple pour une première rencontre échangiste. Tous deux s’adressent directement au public: dans une forme de témoignage ils évoquent leurs souvenirs, leurs attentes, leurs fantasmes. C’est ainsi que débute Le sexe, c’est dégoûtant, une création qui questionne avec audace et humour des enjeux somme toute cruciaux du couple contemporain.

Issue d’une rencontre entre le sociologue et auteur Antoine Jaccoud et le metteur en scène Matthias Urban, la pièce est le fruit de la sensibilité commune des deux hommes aux questions humaines et sociologiques, de leur envie de sonder les trajectoires de vie, ainsi que de leur désir de collaborer avec certain·ne·s acteur·trice·s romand·e·s, notamment Antonio Troilo.

À travers un intéressant jeu d’ellipses, les spectateur·trice·s feront un bond dans le temps et verront la perspective d’un couple puis de l’autre, en amont et en aval de cette fameuse soirée échangiste. Le ton est réaliste, naturaliste, quasi documentaire: les personnages s’adressent au public, lui parlent de leurs choix de vie, de leurs blessures. Une grande place est laissée à l’imagination du public qui peut y percevoir une résonance avec ses propres fantasmes, désirs ou répulsions. La scénographie, très épurée, évoque un intérieur bourgeois. La mise en scène est surtout centrée sur l’interprétation des comédien·ne·s, créant un espace intime, de confession, auquel participent le jeu de lumières et la présence de moments musicaux.

Entre l’intime et le social
Sous l’apparence d’une pièce sur le libertinage, c’est une réflexion sur des mécanismes humains bien plus vastes que propose le texte de Jaccoud. « On nous montre en fait des individus qui se posent des questions, qui cherchent un sens, désirent se rencontrer… c’est une pièce sur l’altérité, sur l’autre, sur le fait de chercher à trouver sa place, à communiquer » raconte le metteur en scène Matthias Urban. Le texte explore l’intimité des personnages, sonde leurs sentiments intérieurs, leurs doutes, leurs peurs, leurs envies, leurs blessures anciennes… des préoccupations dans lesquelles l’auditoire se reconnaîtra sûrement. Les personnages comme les sujets évoqués brossent un tableau quelque peu cynique mais toujours tendre de notre société contemporaine, où une certaine perte de transcendance laisse les humains un peu perdus face à des espaces infinis de possibilités.

« Comment faire son chemin dans cette liberté tous azimuts? Comment réinventet- on le couple aujourd’hui? ». Face à une injonction permanente à la liberté et à la maximisation de sa personne, l’homme et la femme du 21e siècle cherchent leur salut… celui-ci pourrait-il prendre la forme de l’échangisme?

Die Nacht, Hodler, Kunstmuseum Bern

Le Sexe c’est dégoûtant

Du 24 au 29 mars 2020
Théâtre Saint-Gervais Genève