Au commencement et aujourd’hui

Suivre Moïse dans son Exode pour la Terre promise, voir la Tour de Babel s’élever puis s’effondrer, tenir compagnie à Jonas immergé dans le ventre du poisson… L’exposition “Il était plusieurs fois – Ève, Noé, Moïse et beaucoup d’autres” présentée au MIR dès le 25 janvier 2019 raconte 15 histoires de la Bible. Elle s’inscrit dans une longue lignée de transmission et réinterprétation de textes à la base de notre culture. Imaginée d’après le livre “Bible. Les Récits fondateurs” écrit par Frédéric Boyer et illustré par Serge Bloch, l’exposition met en valeur une réception actuelle de ces récits.

Texte: Katia Meylan

“Bible. Les récits fondateurs”, éditions Bayard, 2016.

Lire, raconter, réécrire, traduire. Ces actions littéraires furent parfois des entreprises délicates, risquées voire interdites. Pourtant, elles se trouvent quelque part dans les origines de notre culture, et permettent de la faire vibrer des échos du passé. Aujourd’hui, le travail se poursuit: “Bible. Les récits fondateurs” en est une matérialisation.

Le livre, paru en 2016, est le résultat d’un projet d’une Bible audiovisuelle, esthétique et pédagogique lancé en 2012. Il est l’oeuvre de Frédéric Boyer pour les textes, et de Serge loch pour les illustrations. Éditée par les éditions Bayard et réalisée par la Fabrique d’images, cette Bible de 500 pages est composée de textes, de 2000 dessins, et d’un DVD de 35 récits animés racontés par la voix du comédien André Dussollier. Un public de tous âges et de tous horizons peut y découvrir ces récits poétiques tirés de l’Ancien Testament – soit la Bible hébraïque, la Thora et les textes des prophètes – , l’histoire de la première alliance entre Dieu et les hommes.

Le processus de création s’est déroulé sur 9 mois, voyant naître environ 1 chapitre par semaine. L’un des premiers exercices fut le découpage pour la sélection des 35 récits. Frédéric Boyer s’y est attelé avec des spécialistes des textes bibliques afin de construire au mieux une continuité composée des textes les plus importants, que les lecteur·trice·s attendraient. La fameuse Arche de Noé, la Tour de Babel sont parmi les histoires qui se prêtent à la narration. Celle de Job également: cet homme à qui tout réussit qui devient un pari entre Dieu et le Diable. Misant que Job ne croirait plus en Dieu s’il perdait richesses et famille, le Diable fait s’abattre sur le pauvre homme une chaîne de malheurs, le laissant finalement seul et nu sur son tas de fumier. Percutante et visuelle, cette histoire a maintes fois été illustrée dans l’histoire de l’art, montrant un Job émacié. Gabriel de Montmollin, directeur du MIR, nous fait remarquer que Serge Bloch prend à contre-pied cette image: en se disant qu’en une semaine, un homme n’a pas le temps de changer d’apparence, le dessinateur le figure encore bien gras sur son tas de fumier, frappé en pleine opulence. L’arche de Noé aussi a droit à sa réinterprétation. Versé dans la traduction, l’auteur Frédéric Boyer s’intéresse au mot hébreu d’origine, qui se traduirait aussi par une “boîte en bois”. Il quitte dans son texte la représentation que l’on rencontre traditionnellement, celle d’un immense bateau. Pour lui, cela évoque la fragilité de ce sauvetage.

 Moïse ©Bayard

L’écrivain s’est aussi penché sur la façon d’aborder les Psaumes. De ces 150 chants, il recrée un seul nouveau psaume, dans le style du cut-up, poésie contemporaine des années 1950 qui consiste à créer des textes en coupant différentes citations dans plusieurs textes pour en créer un nouveau. Ces démarches montrent que l’on peut encore voir ces récits fondateurs sous un nouveau jour et dans une forme de création contemporaine. Même si certains, véritables monuments, ont été plus intimidants que d’autres à aborder! Les deux artistes se rejoignent lorsqu’ils disent que la Création du Monde n’a pas été faite en un jour. Frédéric Boyer n’en est pourtant pas à sa première édition de la Bible: ancien directeur des éditions Bayard, il a coordonné en 2001 une nouvelle traduction de la Bible, en collaboration avec des exégètes et des grands écrivains tels que Florence Delay, Jean Echenoz, Marie N’Diaye, ou encore Valère Novarina. Ce sont des études supérieures qui lui avaient fait découvrir la Bible en profondeur, à travers une thèse de littérature comparée sur la façon dont les textes bibliques avaient influencé la narration occidentale dans ses thèmes et dans sa forme. Pour se lancer dans l’écriture de “Bible. Les récits fondateurs”, il procède en rédigeant un premier jet de chaque épisode sans en revoir les sources, pour voir ce que sa propre mémoire en a gardé, toujours dans cette optique de réécriture et de faire naître des échos personnels et contemporains.

Serge Bloch quant à lui avoue qu’il n’était pas un passionné des histoires bibliques au premier abord. Lors d’une réunion chez Bayard il se prend toutefois au jeu et propose un épisode à sa manière, après s’être posé beaucoup de question surla méthode à adopter. Il dirige aussi le processus d’animation pour les 35 vidéos du livre, dont il esquisse tous les plans. Le prenant plus comme un projet culturel que religieux, l’illustrateur de la célèbre série pour enfants “Max et Lili” nous présente un Abraham ou un Moïse expressifs, ajoute ici un trait d’humour ou un élément contemporain sans écarter la gravité de certains passages. L’économie de couleur fat parler un trait spontané, qui émeut plutôt qu’il impressionne.  Cette idée est transcrite par le compositeur Benjamin Ribolet dans la musique originale qui accompagne chaque épisode. Le musicien dit avoir exprimé la simplicité du trait dans une écriture moderne, interprétée uniquement par des solistes à cordes et à vent. Elle se place autour du relief de la voix d’André Dussolier et donne un climat unique à l’oeuvre. Parmi ces vidéos, 11 ont été adaptées dans divers formats pour être intégrées à l’exposition qui découle de ce livre. “Il était plusieurs fois – Ève, Noé, Moïse et beaucoup d’autres” a été créée au Centquatre à Paris en 2016-2017, avant de tourner à Avignon et Cracovie… pour arriver en janvier 2019 à Genève, au Musée international de la Réforme.

Thora ©Bayard

Quelques mots sur le MIR
Le musée est créé en 2005 dans la Maison Mallet, construite en 1723 sur l’emplacement de l’ancien cloître de Saint-Pierre où les Genevois avaient adopté la Réforme en mai 1536. Son exposition permanente retrace au moyen de manuscrits et de divers objets l’histoire de la Réforme protestante initiée par Martin Luther et Jean Calvin, qui avait impliqué des changements conséquents dans la manière d’aborder la religion, notamment à travers des traductions de la Bible en langue vernaculaire et à leur diffusion grâce à l’imprimerie. Nous rencontrons le directeur du MIR, le théologien Gabriel de Montmollin, qui possède le même enthousiasme que Frédéric Boyer et Serge Bloch pour raconter la Bible, n’hésitant pas à se lancer dans certains récits lorsque nous avouons ne plus les avoir en tête.

L’exposition, par son propos et sa vocation, semblait faite pour le MIR. Comment y est-elle arrivée, et comment y a-t-elle trouvé sa place concrètement?

Gabriel de Montmollin: L’exposition a été créée pour les immenses espaces du
Centquatre à Paris, puis a voyagé dans les grandes salles médiévales à la Chartreuse
d’Avignon. C’est là-bas que j’ai discuté de la possibilité de faire venir l’exposition au MIR
avec Frédéric Boyer, que je connais bien pour avoir travaillé avec lui lorsque j’étais éditeur.
Ici, il s’agit de faire entrer des écrans, du son, et toute une technologie dans des salons du 18e siècle. Il nous faut imaginer la même immersion, mais en miniature. On aura quand même la possibilité de projeter trois films sur des murs de 8m/10m/8m dans la grande salle, remasterisés pour la configuration du MIR: “La Création du monde”, “l’Arche de Noé” et “le Cantique des cantiques”. Les 11 vidéos sont pensées pour une immersion thématique: “La chute de Jéricho” sera notamment projetée dans la salle des guerres de religions en France, l’épisode de l’Exode passera dans la salle de l’exil et du refuge, et pour l’histoire de Jonas, avalé par le poisson, on recréera le ventre de l’animal dans une salle capitonnée. On laisse une place à l’inspiration, avec des petits clins d’oeil dans les vitrines de l’exposition permanente, par exemple en glissant un dessin de Serge Bloch à la place d’un livre ancien, et toutes les Bibles du 16e siècle seront ouvertes sur l’un des 11 passages traités dans les films. Finalement, Serge Bloch va réaliser des fresques originales sur les murs de cette vénérable maison, en s’inspirant des ressources que peuvent donner un mur. Ces éléments créeront une synergie entre l’exposition temporaire et l’exposition permanente.

Ce qui ressort, tant dans les propos des artistes au sujet du livre “Bible. Les récits fondateurs” que dans la communication autour de l’exposition, c’est l’aspect narratif plutôt que religieux. Les 35 récits ont été choisis pour leur popularité, leur qualité d’histoire que l’on se raconte. Quelle place garde la religion dans cette exposition?

On insiste sur sa vocation culturelle plutôt que religieuse, car les gens ne savent plus exactement ce qu’est la Bible. Un livre de piété, de foi? Elle l’est pour une catégorie de personnes. Mais indépendamment de cela, elle est un socle littéraire de notre culture, qui a imprimé toutes sortes de comportements culturels dans l’histoire. La façon dont Frédéric Boyer et Serge Bloch restituent les textes est intéressante, ils les traduisent dans leur langage, sans chercher à ce que ça corresponde à l’intention de départ. Il ne s’agit pas de dire “voilà exactement ce qui s’est dit”, mais “voilà comment on peut le recevoir”. C’est une façon de traiter artistiquement et littérairement les grands textes du passé. C’est ce que met en avant le Musée international de la Réforme: la façon dont, au cours des siècles, les uns et les autres ont reçu les témoignages culturels, artistiques et sociaux de tout ce qui a trait à la Réforme et au christianisme. “La Bible” de Frédéric Boyer et Serge Bloch est destinée à tous ceux qui s’intéressent à comprendre quel est l’héritage de ce témoignage autant culturel que religieux. Les grands récits de notre culture, la Tour de Babel, le Déluge, font partie d’un patrimoine que l’on a tendance à oublier aujourd’hui. Le rôle de notre musée est de le rappeler, et à travers les expositions temporaires, de montrer quelle est la réception de ces témoignages aujourd’hui, hors de toute préoccupation religieuse.

Cain et Abel ©Bayard

On a raconté ces histoires de tout temps, aux adultes et aux enfants, aux croyant·e·s et aux athées. Vous-même, en tant que théologien, y a-t-il quelque chose qui vous a marqué dans cette version de la Bible?

Pour moi, c’est une des réceptions les plus réussies de la Bible aujourd’hui. Avec des tournures de phrases toutes simples, avec des dessins rapides et des collages vifs Frédéric Boyer et Serge Bloch arrivent à restituer la profondeur du texte. Ce sont des gens inspirés. Cela fonctionne pour tous les âges, et on ne se lasse pas de voir ces petits films. Ce que j’ai aimé aussi dans cette façon de retraduire la Bible dans un langage contemporain c’est que la violence qui existe dans ces récits n’est pas cachée. Si on prend l’histoire de Caïn et Abel par exemple, c’est tout de même Caïn qui tue son frère. Et l’animation est assez rouge! On est souvent tenté de lénifier les récits religieux, d’imaginer qu’ils sont gentillets. Alors que ces grands récits d’il y a plus de 2000 ans sont là non pas pour cacher la violence mais pour l’expliquer, et expliquer la souffrance, la difficulté, les guerres. Ils sont des récits d’origine de la condition humaine, et je pense que Frédéric Boyer et Serge Bloch ont trouvé le bon ton et la bonne posture pour le restituer.

Que voulez-vous que les gens retiennent de cette exposition?

Un musée n’est pas là pour faire la leçon. Il est là pour créer de l’émotion, pour permettre à chacun de créer son rapport au passé, en s’arrêtant sur un objet ou un autre, en réfléchissant sur ce qui s’est fait dans les siècles passés ou aujourd’hui. Cette exposition aidera à restaurer une culture à propos de la Bible et ses grands récits, qui ont une présence importante dans l’histoire de l’art, qui sont encore dans notre langage courant mais n’ont plus tellement de contenu. C’est une bonne façon de se les réapproprier et de se souvenir de ce qu’ils voulaient dire. Grâce à ce livre et ces films, et grâce à sa suite sur le Nouveau Testament, qui est prévue, l’idée est d’arrêter les gens sur le passé, de leur faire redécouvrir ces textes et peut-être même de leur donner envie de les relire.

J’espère que grâce à cette exposition les gens pourront se souvenir ou comprendre que les histoires bibliques sont passionnantes et fantastiques, pleines de rebondissement, à la fois exotiques et à la racine de notre culture.

Il était plusieurs fois – Ève, Noé, Moïse et beaucoup d’autres
Du 25 janvier au 19 mai 2019
Musée international de la Réforme

www.mir.ch