Azur et or

 

Le regard et le cœur, c’est ce qu’il a fallu à Jorge Viladoms pour prendre la décision de consacrer sa vie à la musique classique… ou plutôt, de consacrer la musique classique à la vie des enfants des quartiers défavorisés du Mexique, son pays d’origine. Nous le rencontrons alors qu’il prépare le Concert de Gala annuel de sa fondation Crescendo con la Musica le 25 novembre au Bâtiment des Forces Motrices.

Texte: Katia MeylanPhoto: Sergio Bejarano

« Au Mexique, la pauvreté vous regarde droit dans les yeux, et détourner le regard est une façon de se protéger: on ne peut pas changer le monde… ».
Les mots de Jorge Viladoms, au café du Conservatoire de Lausanne où il enseigne le piano aujourd’hui, font écho à des situations auxquelles chacun·e fait face un jour ou l’autre, quel que soit le contexte. « Mais il y a des gens qui n’arrivent pas à détourner le regard. Mes parents ont beaucoup aidé les enfants dans les orphelinats, et j’avais cette empathie comme valeur à la maison. Après la mort de mon père lorsque j’avais 15 ans, j’ai commencé le piano pour chercher des réponses aux questions existentielles, et c’est dans la musique que je les trouvais ». À 18 ans, Jorge Viladoms arrive en Suisse. En visite au Conservatoire de Lausanne, comme dans les belles histoires, il se met au piano et impressionne un professeur présent, qui décide de lui donner sa chance. Il y étudie pendant 4 ans. « On s’habitue vite à ce pays. Là où la Suisse est incroyable, c’est que chaque enfant a les mêmes opportunités ». En rentrant au Mexique et en voyant la situation, il décide de créer la fondation.

La Fondation
Crescendo con la Musica commence alors à organiser des galas pour récolter des fonds, à collecter des instruments. Une centaine sont envoyés au Mexique, et des professeurs du Conservatoire s’y rendent pour donner des cours. Le projet se développe avec une école de Guadalajara, construite elle-même par une fondation. Jorge s’y rend tous les deux mois, et nous lui demandons s’il a pu voir des progrès depuis que les premiers instruments sont arrivés, en 2012. Il insiste alors sur l’aspect purement social du projet. « Je ne le fais pas pour la musique classique. Je le vois comme un moyen de guider une vie ». Tous les élèves ne jouent pas d’un instrument, seulement celles et ceux qui le souhaitent. L’année dernière, les musicien·ne·s en herbe de Guadalajara ont voyagé jusqu’à Rolle pour donner un concert avec les élèves du Rosey. Mais plus que pour son résultat scénique, c’est pour son impact dans la vie quotidienne des enfants que le projet existe.

On sent notre interlocuteur très impliqué lorsque, mi-ému mi-fier, il nous montre sur son téléphone le petit message vidéo que lui a envoyé un de ses élèves de 9 ans la veille, tout triste devant le dilemme de devoir choisir entre le piano et le violon. « C’est beau qu’il se préoccupe de ça au lieu de faire des conneries! C’est ce genre de chose que la musique peut faire; les réveiller d’une pauvreté toute tracée, leur donner la capacité de rêver. Ça me booste pour continuer! »

Le Gala
En plus de voyager et d’être présent pour les enfants, Jorge passe une grande partie de son temps à imaginer comment récolter des fonds pour avancer. Le prochain Gala annuel de Crescendo con la Musica, 5e du nom, s’annonce d’ailleurs grandiose. Il réunira deux solistes du Ballet Mariinsky, Maria Khoreva et Xander Parish, Gautier Capuçon (« Que dire de Gautier! Il est extraordinaire et toujours là pour nous soutenir! » sourit notre interlocuteur en mentionnant le violoncelliste) et, une fois n’est pas coutume, Jorge lui-même. Crescendo con la Musica a toujours allié musique et danse, mêlées dans un concept minimaliste. Ce 25 novembre, des œuvres de Villa-Lobos, Ponce et Piazzolla seront les représentantes sud-américaines du programme. Une vente aux enchères se déroulera à l’entracte, avec des expériences peu communes à la clé, à l’image de celles de l’année dernière qui comptaient notamment une visite des coulisses de l’Opéra de Paris! Une tombola permettra à chacun·e de participer à hauteur de ses moyens, et le public aura peut-être même une petite surprise en direct du Mexique… Une soirée joyeuse et pleine d’émotion, promet Jorge. « On veut donner au public un spectacle auquel il serait venu de toute façon, même si ce n’était pas pour une cause! ».

Le futur
La cause, elle, grandit, et pourrait s’étendre de Guadalajara à tout le pays. Un projet imaginé par Jorge et le comité de Crescendo con la Musica se concrétisera déjà en début d’année prochaine; lors des JOJ 2020, le 12 janvier à Lausanne, un concert réunira des élèves mexicain·e·s, lausannois·es et également kényan·e·s d’une école que Crescendo con la Musica a commencé à soutenir ponctuellement. Jorge Viladoms nous confie qu’il réfléchit depuis six mois à un autre projet sur le long terme: créer une initiative de loi au Sénat mexicain pour instaurer un choeur dans chaque école publique. « Ça serait un changement social énorme! Créer une chorale, cela ne demande pas beaucoup de budget; pas besoin d’instruments, il suffit d’avoir des enfants, et un seul chef de chœur peut se déplacer dans plusieurs écoles. Le répertoire est magnifique, et les salles sont toutes trouvées: il y a une église dans chaque village! ». Enthousiaste et réaliste à la fois, il nous explique que la corruption complique les choses, mais il est aussi conscient que son image est un atout. Ambassadeur culturel de Rolex, marque très active dans le monde de l’art, il fait ne fait pas seulement rêver sur papier glacé, mais ses contacts l’aident à accéder aux gens influents. Sans parler de la portée de sa personnalité généreuse et modeste, qui elle, peut atteindre tout un chacun.

La prochaine étape approche, et le pianiste donne rendez-vous au public au Bâtiment des Forces Motrices le 25 novembre pour une soirée chaleureuse en ce début d’hiver.

Crescendo con la Musica, Gala 2019
Lundi 25 novembre à 19h30
Bâtiment des Forces Motrices, Genève
www.crescendoconlamusica.com