La Verità 2017-09-28T09:14:13+00:00

Quand Salvador Dalí et une compagnie de cirque entrent en scène

Pour la quatrième année consécutive, “La Verità” de Daniele Finzi Pasca expose sur le devant de la scène une pièce acrobatique qui fait la part belle à l’œuvre de Salvador Dalí. Ayant bénéficié d’une diffusion internationale, cette première production de la Compagnie Finzi Pasca arrive au Théâtre Forum Meyrin pour un spectacle haut en couleur, à la croisée du cirque, du théâtre et de la danse.

Texte: Nastassja Haidinger

“La Verità” naît sous l’impulsion d’un heureux concours de circonstances, comme il en va parfois des créations insolites. D’un côté, la regrettée Julie Hamelin Finzi – conceptrice et productrice qui cofonde le Cirque Éloize, pour lequel Daniele et elle conçoivent la “Trilogie du Ciel” – émet le souhait d’une nouvelle création “où l’acrobatie prendrait son envol”. De l’autre, le metteur en scène tessinois Daniele Finzi Pasca reçoit un appel pour le moins inattendu, lui apprenant qu’une collection d’art privée européenne est disposée à lui prêter une toile de Salvador Dalí, qui avait disparu de la circulation depuis sa création en 1944, pour l’intégrer à l’un de ses spectacles. Il s’agit d’un tulle aux dimensions monumentales (8 x 15 mètres), créé à l’occasion du ballet “Tristan fou” de Léonide Massine au Metropolitan Opera de New York à la fin de l’année 1944 et pour lequel Dalí lui-même s’était investi, concevant aussi bien les costumes, les décors que le livret. Ni une ni deux, la décision est prise par la Compagnie Finzi Pasca de réunir en un même spectacle le numéro acrobatique et le rideau de scène de l’artiste espagnol. La toile originale fut exposée pendant les trois premières années de “La Verità”, mais est à présent remplacée par une réplique certifiée.

 

Qui dit Salvador Dalí dit univers surréaliste aux confins de l’hallucination et de la paranoïa. Un univers où s’abolissent toutes les contradictions, où vie et mort, réalité et irréel, organique et inorganique se rencontrent pour produire des corps aux formes mouvantes et inédites, des paysages anthropomorphes dont les combinaisons contiennent différentes couches de sens. Le rideau de scène présente les personnages principaux du ballet et fournit un avant-goût des accessoires sélectionnés par Dalí et Massine, à l’instar de la brouette qui semble naître du corps de Tristan et qui servira aux danseurs pour transporter le cadavre du personnage, faisant ainsi écho au véhicule qui servait à déplacer les blessés lors de la guerre civile d’Espagne vécue par Dalí. Un théâtre de l’esprit en quelque sorte, qui reste proche du réel tout en étant ailleurs.

Si le tulle tient lieu de toile de fond à la création de la Compagnie Finzi Pasca, celle-ci s’en sert davantage comme point de départ, proposant une incursion théâtrale et acrobatique dans l’univers de Dalí, à travers des tableaux foisonnants qui disent le rêve et la volonté d’émouvoir. “Avec l’acrobatie, on cherche à se libérer de l’attraction terrestre”, affirme Daniele Finzi Pasca, tout comme les scènes oniriques de Dalí appartiennent à une autre dimension.

L’ingéniosité du spectacle est précisément de s’inspirer d’une œuvre dans son ensemble; à l’image du tulle de Dalí qui assemble maints détails à des échelles variées, “La Verità” superpose différents plans qui se font écho, aidée d’acrobates, de jongleurs et de contorsionnistes, ainsi que d’une musique intemporelle de Maria Bonzanigo, compositrice et co-chorégraphe de la Compagnie.

Le spectacle puise donc dans l’imagerie de Dalí, que Daniele qualifie de “théâtrale”. La scénographie distille quelques notes daliesques tout au long de la représentation – des pissenlits flottent en arrière-plan, des œufs animent le devant de la scène, où évoluent également des personnages à tête de rhinocéros ou pourvus de la fameuse moustache. “La Verità”, c’est un thématique du rêve au premier plan, caractérisée ici davantage comme une envolée dans un monde fantaisiste que comme un cauchemar paranoïaque. L’idée du vrai et du faux (Dalí est connu comme le peintre du simulacre) sert à questionner les souvenirs et “l’intérieur des choses”. C’est aussi la thématique de Tristan et Iseut, l’amour capable de surpasser la mort. C’est enfin un contexte, celui du New York marqué par la guerre, accueillant ceux qui avaient dû fuir leur Europe et commencer une sorte d’introspection.

Un tissage qui donne un nouveau souffle à la création de Dalí (le propriétaire de l’œuvre souhaitait permettre aux gens de l’admirer dans un cadre théâtral), la plaçant sous l’égide du cirque pour en faire une vérité voisine du simulacre, un entre-deux qui englobe aussi bien la réalité que les fantasmes, le vécu que l’imaginaire, à l’image de cette phrase conservée dans l’un des cahiers de Julie Hamelin Finzi qui initia sans doute le titre de la production: “la vérité est tout ce qu’on a rêvé, qu’on a vécu, qu’on a inventé, tout ce qui fait partie de notre mémoire”.

Une occasion sans pareille d’approcher la peinture d’un grand artiste hors du cadre muséal, en plein cœur d’une production scénique qui, après avoir conquis le public de Montréal, d’Italie ou encore d’Australie, se tiendra au Théâtre Forum Meyrin de Genève les 18 et 19 octobre.

www.forum-meyrin.ch