Les exaspérés sont ainsi

Réitérant une belle expérience initiée l’année dernière, la commune de Plan-les-Ouates accueille une compagnie de la région au sein de sa Saison culturelle 2019-2020. Elle fera ainsi découvrir au public, du 28 octobre au 3 novembre prochain, une mise en scène de “Kohlhaas” portée par Lucia Placidi de la Cie Ligne 46.

Texte: Katia Meylan

“Kohlhaas” est une pièce de l’auteur Marco Baliani, fondateur du théâtre-récit, adaptée d’une oeuvre de 1810 d’Heinrich von Kleist, qui avait lui-même tiré son roman de la vie d’un personnage historique du 16e siècle, Hans Kohlhase, en y ajoutant des éléments biographiques.

Photo: Silvia Fabiani

L’histoire est celle de Kohlhaas, un éleveur de chevaux se rendant à Dresde pour vendre ses bêtes. En chemin, un noble, prétextant que l’éleveur n’a pas de droit de passage, retient deux de ses chevaux en caution. À son retour, Kohlhaas constate que le noble n’a aucune intention de les lui rendre. Démuni face à un système qui ne peut le protéger, il décide de se rendre justice avec l’aide de sa femme Lisbeth. La limite entre le bien et le mal est fragile, et lorsqu’il perd Lisbeth, Kohlhaas franchit un point de non-retour.

Pourquoi et comment raconter cette histoire aujourd’hui? L’idée de monter ce projet est venue à Lucia Placidi en voyant la version de Baliani dans le cadre de ses études de théâtre en Italie dans les années 90. Vingt ans plus tard, le personnage de Kohlhaas se rappelle à elle de façon très forte lorsqu’elle rencontre le comédien Antonio Buil – qui interprète aujourd’hui ce rôle. “Finalement, il a fallu que je vive moi-même une injustice très difficile, l’année dernière, pour que je puisse monter cette pièce”, nous confie Lucia Placidi.

Dans son travail de mise en scène, elle décontextualise l’histoire du 16e siècle pour replacer la souffrance du personnage à notre époque. Elle prend pour base la notion de “cercle du monde” déjà introduite par Kleist, et dépeint le désespoir qu’il advient lorsque l’illusion de faire partie d’un système qui nous protège est brisée.

Photo: Silvia Fabiani

Elle mentionne aussi une inspiration dans le récit historique d’Eric Vuillard “La Guerre des pauvres”, qui tire des parallèles entre l’Histoire du 16e siècle et aujourd’hui. Elle nous en lit un passage: “Les exaspérés sont ainsi, ils jaillissent un beau jour de la tête des peuples comme les fantômes sortent des murs”. Pour elle, la détresse de Kohlhaas n’est pas individuelle mais globale, et il faut y faire face.

Tout en gardant la structure de la narration, c’est le ressenti de l’être humain qu’elle raconte. Elle se focalise sur les parties de récit à la première personne, “pour que le personnage sorte ses tripes”. Antonio Buil donne une vérité au personnage tout en gardant le côté mystique qu’elle recherche. Autour du comédien, la vidéo, que Lucia Placidi a désormais l’habitude d’utiliser dans ses pièces, brouille la frontière entre ce qui se passe dans la tête de Kohlhaas et dans la réalité. “À un moment, chacun s’est senti exclu du cercle du monde”, affirme Lucia Placidi, et nous avons comme l’intuition qu’elle a raison.

Kohlhaas

Du 28 octobre au 3 novembre

La Julienne, Plan-les-Ouates

http://www.saisonculturelleplo.ch