Les Routes de la traduction 2018-01-11T16:41:52+00:00

Les Routes de la traduction – Babel à Genève


english version

Abel Grimmer, « La Tour de Babel », 1604, collection privée

En 2014 est envoyé le premier mail entre Barbara Cassin, philologue et philosophe, et Nicolas Ducimetière,
vice-directeur de la Fondation Martin Bodmer, avec l’idée naissante d’une exposition commune entre le
Mucem et le musée genevois sur le thème de la traduction. En novembre 2017, la Fondation Martin Bodmer
inaugure « Les routes de la traduction — Babel à Genève »; elles sont à emprunter jusqu’au 25 mars prochain.

Texte: Katia Meylan
Images: ©Cologny, Fondation Martin Bodmer

L’exposition est elle-même une traduction, celle de l’éclairage du Mucem à Marseille intitulé « Après Babel, traduire ». Si ce dernier employait en majorité des reproductions et des éléments d’art contemporain dans le but d’illustrer un propos, la Fondation Bodmer met quant à elle l’accent sur les objets et leur histoire. Les routes empruntées ne sont pas si différentes, mais leur matérialisation se fait à Genève de manière plus « patrimoniale », selon les termes de M. Ducimetière, qui souligne que la Fondation étant un musée du livre original, elle a « la nécessité, dans son ADN, de recentrer le propos sur les aspects livresques ».

Une fois  n’est pas coutume, la Fondation Martin Bodmer se focalise aujourd’hui sur une problématique plutôt que sur un grand nom. Et cette problématique est envisagée à partir de deux idées fortes. Un idéal: savoir faire avec les différences, et une certitude: celle que nos cultures se sont constituées à travers la traduction.

Johanna Spyri, « Otra Vez Heidi. Una narración para los Niños y para los que Aman a los Niños », traduction espagnole par Th. Scheppelmann.

Johanna Spyri, « Heidi », traduction japonaise par Yaeko Nogami

Le sujet se présente comme une évidence pour le musée dont toute la collection est l’oeuvre d’un seul homme. Martin Bodmer s’intéressait en effet de près à la traduction et à ses ressorts. L’un de ses cahiers, exposé dans la dernière salle, nous en donne la preuve alors qu’il présente des réflexions sur le sujet. Rappelons que Martin Bodmer, dans les années 1920-30, avait mis au point sa collection autour de cinq piliers de la Weltliteratur: Homère, La Bible — dont il avait rassemblé des traductions en 112 langues —, Dante, Shakespeare et Goethe. Les routes de ces piliers sont mises en lumière aux côtés d’autres thèmes choisis, tels que l’Égypte ancienne, Luther, la littérature enfantine ou les langues et dialectes de Suisse. Près de 90 % des objets de l’exposition proviennent de la collection Bodmer, et trois quarts n’avaient jamais encore été présentés au public.

Un itinéraire a été réalisé, racontant une histoire à travers vitrines thématiques et dispositifs interactifs. Petit tour de salle éclairé par Nicolas Ducimetière, co-commissaire de l’exposition.

« Livre de l’Amdouat » de Paenpe. Thèbes, 760-656 av. J.C. 760.
Une section de l’exposition présente des papyrus et objets originaux qui permettent de constater les différentes façons d’exprimer la langue égyptienne. Hiéroglyphe, hiératique (écriture simplifiée), démotique (à usage courant) puis plus récemment le copte.

La Tour de Babel
Elle est l’un des emblèmes de l’exposition, car autant le récit même de ce texte biblique que l’histoire de son interprétation à travers le temps sont au coeur de la problématique. En effet, l’épisode de la Tour de Babel est souvent reconstitué comme tel: les hommes parlaient à l’origine tous la même langue, mais arriva le jour où, pour les punir d’avoir ambitionné de construire une tour supposée les élever au rang divin, Dieu brouilla leur langue. D’autres interprétations vont toutefois dans le sens contraire: la Tour de Babel était une entreprise commune, qui devait se faire malgré les différences de langues, et en tirer sa force. L’exposition a choisi de mettre cette Tour à l’honneur, à travers histoire et représentations.

Homère, « Iliade » [chants V et VI]

Homère et Virgile, exemple du cas d’ingestion
La force des « Routes de la traduction », explique Nicolas Ducimetière, est de ne pas envisager uniquement le passage d’une langue vers une autre, avec ses problèmes et intérêts, mais aussi le cas de réappropriation d’un texte.

« Il s’agit de montrer comment dans certains cas, un texte fondateur va être tellement absorbé par une autre langue qu’il va donner un texte nouveau, qui va devenir lui-même le créateur de quelque chose dans une nouvelle culture. Typiquement, pour prendre le cas de Homère: il y avait plusieurs versions différentes de l’Iliade et l’Odyssée qui circulaient autour de la mer Égée. C’est à la Bibliothèque d’Alexandrie que la version définitive du poème va naître, tirée d’éléments sélectionnés parmi les différentes versions, sous le règne du monarque Ptolémée II, quatre siècles plus tard. À Rome, on retrouve le même cas de figure quand Auguste demande à son meilleur poète, Virgile, de créer un texte fondateur de la romanité. Virgile va prendre ce qui a été le modèle de la culture grecque, l’Iliade et l’Odyssée, et non pas les traduire en latin, mais créer un nouveau texte à la gloire de Rome dans lequel le modèle homérique est présent tout le temps, que ce soit par les paraphrases, les figures de style ou encore les images. Cela relève moins de la traduction que d’une absorption de la matière homérique afin d’en faire un poème nouveau, représentation du texte dans sa propre culture ».

« Les Mille et Une Nuits », Téhéran, 1856, impression lithographique, gravure gouachée représentant un steamer.

D’autres vitrines, notamment celles présentant les fables, le conte des Mille et Une Nuits ou encore la comédie tournent également autour de cette notion d’ingestion.

« Les grands dramaturges comiques athéniens comme Ménandre ou Aristophane », nous rappelle Nicolas
Ducimetière, « sont pillés par Plaute et Térence qui font des comédies latines découlant de ces modèles grecs. Molière va de la même manière s’inspirer du modèle latin, des archétypes qu’il transpose dans sa propre culture ».

Dans le cas des « Milles et Une Nuits », on observe tout le voyage que ces contes ont parcouru, avant d’arriver dans les mains d’Antoine Galland en France, d’être groupés, illustrés et quelque peu modifiés sous une forme « plus amusante » avant de retourner avec succès en Orient.

Translatio Studiorum, où nos cultures sont bâties sur la traduction
Nos civilisations se sont bâties sur la notion d’échange. C’est l’une des idées explicitées par Barbara Cassin lors du vernissage, que Nicolas Ducimetière développe devant la vitrine Translatio Studiorum: « Nos cultures modernes sont des élaborations qui sont nées de la convergence de différents apports, qui ont transité d’époque en époque par le biais de la traduction. L’héritage grec n’est revenu en Occident que par les traductions arabes, qui s’étaient enrichies au passage, pour ce qui est des ouvrages de science, de la numérotation, héritée du monde indien. Ce que le grec n’avait pas, il l’a gagné par la traduction arabe, et c’est cet apport mixte qui est arrivé pour être retraduit en Occident. La manière dont les savoirs ont cheminé à travers le prisme des civilisations qui les ont complétées ou corrigées est présenté ici par quelques éléments choisis, consacrés aux philosophes, aux médecins et aux géographes ».

Vernaculaire religieux et profane

Fragments du Coran, sourate IV, An-Nisâ’, Orient ou Maghreb, 9e siècle. Manuscrit arabe sur parchemin, en écriture coufique.

Le religieux: dans ces sections sont exposées les traductions de la Bible de Luther, et quelques-unes des 112 traductions de la Bible que possède la Fondation. On retrouve aussi les premières traductions des textes de Confucius par les jésuites — effectuées dans le but de « comprendre pour mieux convertir » — des  traductions fidèles des textes de l’hindouisme, et du Coran, qui laissaient découvrir pour la première fois à l’Occident un monde qu’il n’avait jusqu’alors pas même imaginé.

« Codex testeriano ». Mexique, fin du 16e siècle. Manuscrit nahuatl sur papier. « Lues de droites à gauche, ces images correspondent à des mots, parfois des syllabes. Par ce moyen étaient transcrits les textes fondamentaux, (Notre Père, Ave Maria, Décalogue, etc.) dont la mémorisation était imposée aux populations indigènes par les missionnaires ».

Le profane: l’exposition étudie les cas des « Everest de la traduction » comme les qualifie Nicolas Ducimetière, que sont Dante, Goethe ou Shakespeare. Leurs œuvres ont attiré des traducteurs étant eux-mêmes de grands auteurs. Un exemple parmi d’autres est celui de la traduction de Nerval du « Faust « ; le commissaire relève qu’à la fin de sa vie, Goethe avait écrit que lorsqu’il relisait son œuvre, il le faisait dans sa version française, si inspirée qu’elle offrait une nouvelle dimension au texte.

Tant de routes qui sont explicitées de manière interactive au fond de l’exposition sur le PILI (Plan Indicateur Lumineux Interurbain). Écran géant inspiré des plans de métro, il permet de sillonner les routes des objets littéraires présentés dans l’exposition de manière interactive, d’en comprendre les ressorts chronologiques et géographiques.

Les oeuvres originales de l’exposition – Jacques Villeglé, la HEAD
Comment définir ce qu’il était important de créer aujourd’hui autour de cette problématique de traduction? Nicolas Ducimetière précise tout de suite: « On ne dicte pas à la HEAD ce qu’elle doit faire, c’est la HEAD qui décide ce qu’elle veut faire! Aux étudiants comme à l’artiste Jacques Villeglé pour l’affiche de l’exposition et les intertitres du catalogue, on a demandé des œuvres inédites. Dans un cas comme dans l’autre, on donne carte blanche. Dotés des enjeux de l’exposition, ils gardent une marge de manœuvre importante pour pouvoir s’exprimer ».
Une dizaine de binômes d’étudiants de la HEAD ont donc illustré la thématique babélique dans des enregistrements audio. « Cela a pris des tournures que l’on attendait, typiquement les langues de l’immigration à Genève. D’autres angles d’approche entrent dans des mondes plus interlopes, comme celui des drag-queens à Genève ». On peut entendre ces enregistrements, cohabitant avec les œuvres de Villeglé, dans une petite pièce qui est le point conclusif de l’exposition.

Ces créations originales, ainsi que les sculptures de l’artiste contemporain bernois Markus Raetz, et quelques clins œil aux problèmes de traductions que chacun peut rencontrer dans sa vie au quotidien — allant du bon vouloir de Google Translate aux expressions idiomatiques illustrées — viennent parfaire l’exposition née de la collection extrêmement riche de la Fondation Bodmer.

Les visiteurs auront également l’occasion d’admirer des œuvres prêtées pour l’occasion par la Bibliothèque Nationale du Louvre, la Bibliothèque Nationale de France, le Musée lorrain de Nancy ou encore de collections privées, dont trois toiles de Maître et notamment « La Tour de Babel » d’Abel Grimmer (1604), magnifique symbole de l’exposition.

Les Routes de la traduction sont à emprunter jusqu’au 25 mars.

Des conférences sont organisées autour du thème de la traduction, pour plus de détails voir le programme complet sur www.fondationbodmer.ch