Voyage spatial et poétique au POCHE/GVE

En février et mars, le POCHE/GVE vous emmène dans l’espace avec “La chute des comètes et des cosmonautes” de Marina Skalova, mis en scène par Nathalie Cuenet. Une quête de sens et d’identité dans un monde post-URSS, en forme de road trip poétique qui dérive en voyage cosmique. Auteure en résidence et dramaturge au POCHE/GVE pendant la saison 2017/2018, lauréate du Prix de la Vocation en Poésie pour “Atemnot (souffle court)”, Marina Skalova, également traductrice, anime régulièrement des ateliers d’écriture et aime lire ses textes en public. Rencontre.

Propos recueillis par Emmanuel Mastrangelo

Marina, pouvez-vous nous parler de votre parcours et de votre démarche?
Marina Skalova: Née à Moscou, j’ai vécu entre la France et l’Allemagne jusqu’à mes vingt-cinq ans. Après des études de littérature et de philosophie à Paris et Berlin, j’ai travaillé dans les milieux culturels et le
journalisme quelques années. Diplômée de la Haute École des Arts de Berne en création littéraire, j’ai publié “Atemnot (souffle court)” pendant ma formation. Sont parus ensuite “Amarres” (L’Âge d’Homme), puis “Exploration du flux” (Seuil) cette année. Mes textes abordent les notions d’exil, d’étrangeté, d’altérité, sous des angles et des formes différentes. Mon approche est avant tout poétique, et se décline selon d’autres formes, récit pour “Amarres”, essai poétique pour “Exploration du flux”.

“La chute des comètes et des cosmonautes” est votre premier texte théâtral. Avez-vous abordé autrement l’écriture, ou cherchez-vous à abolir les frontières entre les genres littéraires?
Poésie, récit ou théâtre, c’est d’abord de l’écriture. J’avais beaucoup travaillé l’oralité et la musicalité dans “Exploration du flux”; là aussi, je développe de longs monologues, des flux d’écriture. Des hasards éditoriaux peuvent parfois déterminer le genre attribué à un texte: un même texte peut se retrouver étiqueté comme théâtre ou comme poésie en fonction de l’éditeur qui l’accepte… Mais l’écriture théâtrale a ses spécificités, ses contraintes d’espace et de temps, de représentation, de rythme… L’endroit littéraire où je travaille se trouve à la frontière entre les genres. Les auteurs qui m’ont marquée, Jean Genet, Elfriede Jelinek, Bernard-Marie Koltès, sont à la fois poètes et dramaturges. Je voulais m’essayer à ce type de langue théâtrale très poétique: c’est un prolongement logique et passionnant de mon travail, une attention à la langue incarnée, à sa matérialité et à sa dimension musicale, qui ont besoin d’espace pour se déployer. Je travaille beaucoup mes textes oralement, je me les lis, j’en cherche l’intonation, je place les ponctuations.

Photo: Samuel Rubio

Complémentaire à l’idée de frontière, le flux, celui des personnes, des fluides corporels, des mots, est un thème qui imprègne vos textes. Comment cette idée de flux se traduit-elle dans l’écriture?
Je procède par réseau d’images et de sonorités s’engendrant les unes les autres, par métaphores tissées. Dans mes deux derniers textes, une forme de délire métaphorique permet d’élaborer une explication du monde. “Exploration du flux” porte attention au langage, à la déconstruction du sens des mots, jusqu’à l’absurde. Dans “La chute des comètes et des cosmonautes”, l’explication pseudoscientifique de phénomènes naturels tient de la métaphore, par laquelle les personnages essaient de s’expliquer ce qui leur arrive. L’idée de frontière est à la fois géographique et psychique: les personnages, qui manquent de repères, atteignent leurs limites en traversant la frontière. La pièce conduit peu à peu à un choc entre les deux paroles, celles des personnages, qui se fondent l’une dans l’autre, perdent leur individualité, en même temps que la forme va vers l’éclatement, l’indistinction. À travers le voyage de Berlin à Moscou d’un père et sa fille, qui ont tous deux subi un choc antérieur, l’effondrement politique pour lui et le déchirement amoureux pour elle, je questionne la liberté fantasmée à la chute de l’URSS, ces promesses de l’Occident auxquelles ont cru la génération de mes parents, face à la réalité de cette liberté qui ne serait en fin de compte qu’éparpillement et solitude. Qu’est-ce qu’un individu dans le monde actuel, une
forteresse abandonnée à son propre sort? Comment apprendre à être cet individu dans une société libérale, lorsqu’on vient d’un système collectiviste et que tous les repères et les valeurs dans lesquels on s’est construit ont explosé du jour au lendemain? La métaphore cosmique du texte et les jeux de langage cherchent à donner corps à cet éparpillement, cette atomisation — en atomes qui composent l’univers.

Le processus créatif vient-il d’abord du texte, de la langue, ou pensez-vous d’emblée en terme de vision scénique?
J’écris clairement à partir de la langue et de ses images. La pièce est construite de façon assez classique, les scènes prennent place dans des chambres d’hôtel, dans une voiture jusqu’à l’éclatement final, dans l’espace. En écrivant la scène, je visualise le lieu fictionnel de l’action, mais pas forcément l’espace du plateau et ses possibilités. Je préfère séparer les rôles, être clairement auteure sans me mêler de mise en scène. Je me suis intéressée à la mise en scène lorsque j’ai travaillé comme dramaturge: la frontière peut s’estomper entre intervention dramaturgique sur le texte et projection de ses propres images sur scène. Je peux développer mon imaginaire, mais diriger n’est pas ce que j’ai envie de faire; c’est déjà compliqué de travailler avec soi-même… Avec Nathalie Cuenet, la metteure en scène, nous avons beaucoup échangé sur le texte. Puis nous avons eu besoin de travailler chacune de notre côté, de façon à avancer sans les commentaires de l’autre. Je trouve bien de laisser son texte entre les mains d’une personne qui le fasse vivre.

La chute des comètes et des cosmonautes
Du 4 février au 17 mars au POCHE/GVE
www.poche—gve.ch
www.marinaskalova.net