Réuni·e·s par la volonté d’une même excellence

Bien des choses se sont passées depuis la nomination de Renaud Capuçon à la direction artistique de la Menuhin Academy l’été dernier. Trois élèves ont pris leur envol en juin, diplôme en poche et sept nouveaux talents sont arrivés, formant actuellement un ensemble de seize solistes. La course contre la rentrée pour définir le programme 2019-2020 a été remportée et l’académie, depuis trois mois, a trouvé son rythme de croisière.

Texte: Katia Meylan
Photos: Paul Sutin

Au vu de tout ce qui était à faire et a déjà été fait, en se retournant sur les derniers mois écoulés, la Menuhin Academy doit se demander si c’était hier ou il y a des années que Renaud Capuçon passait pour la première fois les portes du Rosey Concert Hall, lieu de résidence de l’orchestre.

Lorsqu’on lui propose de prendre la direction artistique de la Menuhin Academy, menant de front sa carrière internationale, ses enseignements à l’HEMU et son jeune ensemble Lausanne Soloists, le violoniste avoue s’être questionné un temps sur la possibilité de concilier tous ces rôles. Une fois assuré de pouvoir le faire, le musicien s’est attelé avec passion à l’ample tâche qui lui était réservée, soit construire un programme académique en quelques mois.

La rentrée ayant eu lieu le 2 octobre dernier, lors de leur conférence de presse de novembre, Renaud Capuçon, épaulé du directeur musical Oleg Kaskiv, de la directrice Pascale Méla, du président Charles Méla et du vice-président Paul Sutin, a donc pu présenter non seulement des projets pour continuer de faire évoluer l’académie, mais aussi du concret déjà établi.

Annonçant une couleur qui ne jure en rien avec sa modestie habituelle, Renaud Capuçon affirme “aimer travailler avec des gens meilleurs que [lui]”, même si les classements ne sont pas l’idée qu’il se fait de la musique. Valorisant l’entraide, conscient d’avoir appris des plus grands ou encore d’avoir fait lui-même des erreurs, Renaud Capuçon souhaite en faire profiter les élèves.

Les premiers grands noms à avoir dispensé des cours au Rosey ces derniers mois ont donc été les renommés violonistes Gábor Takács-Nagy, Guillaume Chilemme ou encore Liviu Prunaru, qui avait lui-même étudié avec le co-fondateur de la Menuhin Academy, Alberto Lysy. Suivront dans un futur proche le contrebassiste Alois Posch, le chef d’orchestre Gilles Apap, le violoncelliste Philippe Muller ou encore, et pour l’instant seule présence féminine dans la liste, l’altiste Eli Karanfilova. En plus des masterclass données par ces artistes de renom, les seize solistes ont eu l’occasion de rencontrer un kinésithérapeute, ou même de suivre un cours de management avec Emmanuel Hondré, qui a abordé les différentes façons d’approcher quelqu’un qui pourrait les aider dans un projet.

Autant de solistes, de membres et chefs d’orchestres mais aussi d’expert·e·s en divers domaines qui ont immédiatement, adaptant leurs agendas respectifs, répondu présent·e à l’appel de Renaud Capuçon! Et non pas en sachant que les mécènes avaient fait de même, glisse avec humour le directeur artistique après qu’ait été mentionné le budget d’1,5 million, mais bien avec la conscience que le Rosey abrite une pépite.

Même si étudier auprès des grands noms ouvre souvent des portes et que le bouche-à-oreille est le meilleur allié de l’artiste, à notre époque compétitive cela ne suffit parfois plus. C’est pourquoi le comité a œuvré pour que les élèves aient un diplôme reconnu à la fin de leurs études: désormais, on sort de la Menuhin Academy avec un Bachelor en Musique classique, et deux Masters, en Performance musicale ou en Performance spécialisée (soliste).

Pour les obtenir, les élèves ne chôment pas et en dehors des masterclass, une pratique quotidienne de leur instrument est de rigueur. Oleg Kaskiv, le directeur musical des Solistes de la Menuhin Academy, suit leurs progrès au quotidien. Arrivé à l’académie en 1996 à 16 ans, le violoniste ne l’a plus quittée depuis et en est désormais l’un des piliers. Il avait eu la chance de côtoyer Yehudi Menuhin quelques années, puis avait été l’assistant d’Alberto Lysy – dont le nom a longtemps été porté par l’orchestre de l’académie, appelé à l’époque Camerata Lysy. Il se rappelle que les différentes façons d’enseigner des professeurs l’intéressaient déjà autant que de les entendre jouer. Lui-même a ses méthodes et préférences: il reconnait par exemple l’importance de se renseigner et d’écouter l’oeuvre d’un compositeur dans sa globalité mais conseille toujours aux élèves de découvrir un morceau par eux-mêmes: “Je préfère qu’ils apprennent d’abord à interpréter un morceau de façon personnelle avant d’aller sur YouTube pour voir et copier comment le jouait Menuhin!”. Il enregistre toutes les répétitions, afin de les visionner ensemble pour travailler, et fait de même avec les concerts.

Les Concerts du Dimanche, notamment, sont une belle occasion pour les élèves de se perfectionner en présentant leur travail en public au cours d ‘un concert gratuit d’une heure. Chaque concert est une nouvelle expérience car toutes et tous ont la possibilité, au fil des mois, de jouer en tant que soliste, accompagné·e par l’orchestre.

Nous avons voulu en savoir plus sur ce à quoi ressemblait le quotidien à la Menuhin Academy, et cinq élèves ont accepté de partager avec nous une partie de leur expérience, dans une alternance de français-anglais chaleureuse. Deux d’entre eux, Kasmir Uusitupa et Jana Stojanovic, ont déjà respectivement un et deux ans d’études derrière eux, alors que Maria Mitterfellner, Luka Faulisi et Samuel Hirsch font partie des huit qui ont commencé leur première année en octobre dernier. Presque tous·tes ont été repéré·e·s lors des Rencontres Musicales Internationales, journées de sélection où de jeunes interprètes viennent du monde entier pour assister à des masterclass, et possiblement, passer l’audition pour intégrer la prestigieuse école.

Racontez-nous une journée à la Menuhin Academy!
Jana Stojanovic, alto: Il n’y a pas de journée-type, cela dépend entièrement des concerts prévus pour le mois. Si l’on prépare un concert avec la Camerata, on répète 3-4 heures par jour avec Oleg, qui nous enseigne la musique de chambre et qui dirige les répétitions. En ce moment nous travaillons sur un arrangement de la 3e Symphonie “Héroïque” de Beethoven. En dehors de ça, nous préparons aussi chaque mois les Concerts du Dimanche en trios, quartets, quintets, etc. Il y a quelques semaines j’y ai joué aux côtés de mes amis Vasyl, Chaofan et Fran le Quartet “Razumovky” n°1 de Beethoven, magnifique mais aussi très exigeant. Ce sont les professeurs d’alto et de violoncelle Ivan Vukcevic et Pablo de Naveran qui nous aident à préparer ces concerts, et nous avons parfois la chance de perfectionner notre musique de chambre avec certains des meilleurs musiciens d’aujourd’hui. Une autre part importante d’une journée est la pratique individuelle, indispensable à chacun de nous, qui peut prendre 5h à 7h, parfois plus si notre programme est chargé. En ce moment nous préparons nos examens trimestriels, où nous devrons jouer des gammes pour la partie technique, puis un concerto, une sonate et une pièce soliste, accompagnés par la pianiste Olga Sitkovetsky.

Quels sont les plus précieux apprentissages que vous vivez en ce moment?
Samuel Hirsch, violon
: Ce qui est particulier ici c’est à quel point on est encadré. C’est très intense, on a énormément de choses, y compris les week-ends et jusqu’à tard le soir. C’est presque comme un coaching sportif, et il n’y a pas de cours théorique – soit on les a déjà faits, soit on aura l’occasion de les faire ailleurs. Le jour de la rentrée, on a découvert notre programme de musique de chambre. On nous a dit: “Dans deux semaines, vous jouez tel Quatuor de Dvorak en entier”. C’est des choses qui seraient impossible dans un conservatoire traditionnel, parce qu’on n’aurait plus de temps pour les autres cours et les profs de théorie deviendraient fous! On doit dormir musique, manger musique…
Luka Faulisi, violon: Le challenge est d’avoir si peu de temps pour le faire. C’est la condition pour s’habituer au métier.
Maria Mitterfellner, violon: Pour moi il y a encore quelque chose de plus précieux, c’est le fait d’être un petit collectif de musiciens qui viennent de partout. Ce que je trouve ici et que je n’ai trouvé nulle part ailleurs, c’est une bienveillance incroyable envers l’autre. On vit quand-même dans un monde très compétitif, où on se fonce tous dedans… et là c’est pas du tout le cas.
Kasmir Uusitupa, violon: Parce que l’on est ici tous les jours, tous les seize, on finit par devenir très proches. Dans une grande école, les différentes cultures se mélangent moins, mais ici on apprend énormément à se connaitre. Sans cela, je n’aurais sûrement jamais rien su du Ministère géorgien…
Luka: … ni nous du finnois…
Kasmir: le côté obscur du finnois! Plus sérieusement, je pense que c’était l’une des idées de Menuhin, de rassembler les cultures et de les faire parler le même langage.
Luka: Et selon notre culture, nous n’avons pas la même manière de travailler, ce qui est une richesse.
Jana: Le plus important est qu’il n’y a pas de concurrence et de compétition entre nous. On partage la même envie de travailler, et on sait pourquoi on le fait.
Samuel: Ce que je ressens depuis un mois, c’est une concurrence saine; on se pousse tous vers le haut.
Jana: Lorsqu’on joue en Camerata, notre amitié dans la vie est exacerbée sur scène. On ne peut pas feindre une énergie comme ça.

À quel point êtes-vous libre d’entraîner et de jouer ce qui vous plait?
Kasmir: Les professeurs donnent des suggestions, et si on a un concours en vue, les exigences de répertoire souvent sont spécifiques. Mais on a aussi la possibilité de choisir.
Jana: L’avantage de cette académie est que l’on est peu d’étudiants. Un prof a entre quatre et huit élèves, et il y a assez de temps pour tailler un programme sur mesure pour chacun selon ses besoins, que ce soit en vue d’un concours, d’un concert ou de son envie de progresser techniquement.

Vous pratiquez d’autres styles de musique que le classique?
En chœur: Non…
Kasmir: Par contre, la dernière fois que Gilles Apap est venu, il nous avait demandé ce qu’on voulait apprendre, et quand il va revenir en juin il aura des propositions de chansons folk, que l’on va jouer dans ce style spécifique. Personnellement je jouais déjà de la musique folk avec ma famille lorsque j’étais plus jeune, mais ce n’est pas commun dans les écoles de musique d’avoir cette  possibilité. Cela nous donne plein d’outils.
Jana: On est entrainé en classique, mais on peut sortir de cette sphère et chercher dans d’autres genres, ce qu’on a fait par exemple avec Gilles Apap ou Noa.
Kasmir: Rien qu’il y a dix ans, je ne sais pas si ça se faisait autant. On en parlait après le concert avec Gilles Apap (ndlr: un concert en octobre dernier qui réunissait la musique de Bach, Vivaldi et Mozart avec des musiques traditionnelles folk et des improvisations). C’est aujourd’hui que ça se répand, que la musique classique cherche de nouveaux horizons.

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Si la Menuhin Academy est un havre pour ces jeunes, elle est aussi une chance pour les mélomanes de la région! Grâce à son envie de s’ouvrir un maximum au public, on peut découvrir un élève dans son premier concert au Rosey, le suivre dans son évolution pendant 3 ou 4 ans, avant de le voir partir pour le vaste monde de la musique classique. Et dans quelques années se dire peut être, quand il se produira dans les plus grands festivals du monde: “Je l’avais vu jouer près de chez moi, il n’avait pas encore vingt ans!”.

Renaud Capuçon et les Solistes de la Menuhin Academy
Jeudi 30 janvier 2020 à 20h15
Rosey Concert Hall, Rolle

Les Concerts du Dimanche
Les 26 janvier, 23 février, 19 avril et 7 juin 2020 à 17h
Rosey Concert Hall, Rolle

Concert de la Fondation Patiño
Avec Nelson Goerner, piano
Samedi 14 mars 2020 à 20h30
Victoria Hall, Genève

www.menuhinacademy.ch