De l’abstrait à la chair: “Mire”, une danse en kaléidoscope

Les 1 et 2 mai, la chorégraphe suisse Jasmine Morand présente sa création “Mire” au Théâtre Benno Besson à Yverdon. Remarquée au Swiss Contemporary Dance Days il y a deux ans, l’installation de danse contemporaine magnifie ses douze danseur·euse·s grâce à un dispositif scénique audacieux et innovant.

Texte: Marion Besençon
Photos: Céline Michel

Dans cette performance les corps des hommes et des femmes qui dansent se montrent dans leur nudité brute, l’oeil les appréhende indirectement par leur reflet. En effet, de façon non-conventionnelle, le·la spectateur·trice s’installe au sol plutôt que sur des sièges et admire, lorsque commence la performance, la chorégraphie dans un large miroir au plafond, allongé·e autour d’une structure le séparant des danseurs. C’est ainsi que, saisis par le miroir, les corps enchevêtrés forment des figures géométriques qui rappellent aussi certaines fresques baroques. Ici, le regard embrasse la danse cyclique comme un tout organique dévoilant une poétique des corps nus en kaléidoscope.

Or l’expérience peut se prolonger au-delà de la contemplation de cette fresque mouvante. En effet, le spectateur·trice a la liberté de se lever durant la représentation afin de s’approcher des interstices de la structure cloisonnée qui – conçue comme un modèle géant de l’objet d’optique donnant l’illusion du mouvement, le zootrope – ne dissimule que partiellement les danseur·euse·s. C’est alors qu’apparaissent les corps nus individualisés ainsi que les gestes fractionnés. L’orgie des corps se fait plus nette et le·la spectateur·trice se mue momentanément en voyeur·euse. Entre beauté et trivialité ou encore entre fresque et fraction, cette parenthèse hypnotique dévoile des corps sublimés par l’éclairage et une chorégraphie à plat. Par cette trajectoire complète du regard qui débute par l’abstrait pour se focaliser sur la chair, le public est conduit à modifier activement son point de vue. C’est pourquoi “Mire” est également une invitation à considérer le regard que l’on porte sur les corps qui performent, un questionnement qui mène jusqu’à envisager la délicate frontière entre admiration et voyeurisme.

Après “Underground”, une installation performative qui rendait le public témoin d’une danse intime (voire érotique) d’un couple à l’intérieur d’une boîte semi-opaque et percée de fentes diagonales, la compagnie Prototype Status basée à Vevey poursuit donc avec “Mire” sa réflexion sur le jugement, les valeurs esthétiques et la condition du “spectateurvoyeur”.

Mire
Les 1 et 2 mai au Théâtre Benno Besson, Yverdon-les-Bains
www.theatrebennobesson.ch