Motion capture et 3D font vivre le kung-fu

En 2010, la direction de l’EPFL entamait une réflexion pour créer sur son campus un lieu de rencontre entre la science, la culture et le public. Six ans plus tard était né le bâtiment ArtLab. L’exposition qu’il accueille en ce moment et jusqu’au 26 août, Kung Fu Motion, a pour but de reproduire et documenter le patrimoine immatériel qu’est le kung-fu. Ainsi, grâce à sa technologie de pointe, notre génération redécouvre ces pratiques rituelles et contribue à les transmettre aux prochaines.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

“Kung Fu Motion: The Living Archive”. Photo: Sarah Kenderine

Dans certains esprits, L’EPFL se dessine comme une institution vouée aux sciences dures, hermétique à la compréhension des non-initié·e·s. Pourtant, une visite à ArtLab suffit à contredire cette idée et à ouvrir quelques portes entre l’école polytechnique et le monde extérieur. Son espace d’exposition est destiné à toutes et tous, enfants, adultes et grands-parents, comme nous dit Sarah Kenderdine, commissaire de l’exposition Kung Fu Motion. La spécialiste est également directrice d’ArtLab et chercheuse au sein du laboratoire de muséologie expérimentale (eM+), qu’elle a créé en 2017. Sa position de pionnière dans le domaine ne rend sa gentillesse et son accessibilité que plus apparente. “Nous avons ici une technologie de pointe, mais qui n’est qu’un moyen de transmission, d’échange; elle doit se rendre invisible au profit de ce qu’elle révèle, ici le kung-fu”, explicite-t-elle.

En effet, si les recherches de Sarah Kenderdine sont versées dans la science, ses propos soulignent en premier lieu un intérêt artistique. Pour chacune des expositions dont elle est la conservatrice, on imagine que cela est d’abord un travail d’étude des cultures chinoises, aborigènes ou hindoues qu’elle documente. Ayant vécu plusieurs années à Hong Kong, elle en a une connaissance approfondie. Elle nous apprend sur le kung-fu une vérité qui pourrait étonner: en dehors des six expositions qu’elle a montées avec Jeffrey Shaw et Hing Chao, le public n’aurait l’occasion de voir ces traditions nulle part ailleurs.

Nulle part ailleurs, car même en Chine, son berceau, le kung-fu n’est plus à la page, nous explique-elle. Elle attribue cela en partie à la révolte des Boxers (1899-1901), qui a marqué le début du déclin de cette pratique. En ces temps-là, les puissances occidentales arrivaient de plus en plus nombreuses, convertissant le peuple et tentant de s’approprier les marchés. L’empire, se devant de réagir, avait envoyé en toute confiance ses meilleurs maîtres de kung-fu. Ceux qui étaient considérés comme possédant des pouvoirs surnaturels avaient connu la défaite, et la Chine perdit la face. Elle proscrivit le kung-fu, qui lui apparaissait alors destitué de sa puissance. De nos jours, c’est uniquement à Fujian, une province du sud du pays, ainsi qu’à Hong Kong, qu’il continue à vivre en tant que pratique rituelle.

Sarah Kenderdine en arrive ainsi à l’enjeu clé de l’exposition: le patrimoine immatériel qu’est le kung-fu est en danger de disparaître.

En 2012 elle débute un processus de documentation du kung-fu en tant que tradition, en collaboration avec l’International Guoshu Association et l’Université municipale de Hong Kong. Sa recherche la mène également à la rencontre des maîtres de kung-fu. Expérimentés et vieillissant, deux caractéristiques qui rendent ces derniers conscients de la force et de l’utilité qu’a eu la technologie, à travers les époques, dans la transmission de leur pratique. L’ayant d’abord documentée par des dessins à la main, puis à travers la photographie avant de la faire apparaître dans des films, ils se tournent à présent vers la motion capture, la 3D, l’analyse de l’évolution du mouvement dans le temps.

Ce sont les résultats de cette recherche, en cours, que l’exposition donne à observer. Sarah Kenderdine nous guide à travers les installations immersives, qui permettent d’éprouver cette culture corporellement, de l’aborder en son cœur.

Une vidéo à taille humaine d’une cérémonie traditionnelle à Fujian nous accueille, et plus loin, un film panoramique de 360° nous plonge en novembre 2017 dans un festival traditionnel hakka, ayant lieu une fois tous les dix ans. À travers cette manière de filmer “démocratique”, chaque visiteur·euse peut, en orientant le projecteur dans la direction souhaitée, porter un œil différent sur le festival.

Côté film, retrouve aussi des classiques de l’âge d’or du cinéma hong kongais (dès les années 1970), sélectionnés pour leur authenticité et leur lien avec la tradition du kung-fu; si la plupart de la production cinématographique était de la “poudre aux yeux”, certains films impliquaient réellement des maîtres de kung-fu, prédécesseurs directs des maîtres contemporains. Ce furent eux qui créèrent des séquences de combats chorégraphiées destinées spécialement au cinéma, médium qui eut un impact sur la transmission du kung-fu dans le monde entier.

“Kung Fu Motion: The Living Archive”

Après la section dédiée au cinéma et une série des fascinantes visualisations 3D résultant de la capture de mouvement, une installation rappellera peut-être aux gamers leur époque Kinect. Plus qu’un jeu interactif, l’installation Pose-matching donne un aperçu d’un projet de recherche futur, qui se développera en collaboration avec les Sciences du sport à l’UNIL. Celui-ci porte sur la cognition et la transmission à travers le Pose-matching: À l’aide d’une technologie récemment perfectionnée, le Pose- matching invite des débutant·e·s (ici, les visiteurs·euses) à expérimenter des poses de kung-fu, grâce à la simulation d’un modèle de maître et à l’interaction des participant·e·s avec le Kinect. Les résultats qui en découlent répondronten partie à la question suivante: “peut-on enseigner avec un maître digital?”. Cela rejoint la préoccupation de départ, celle de continuer à faire vivre l’art de maîtres qui, un jour, ne seront plus.

Sarah Kenderdine nous apprend que, grâce aux travaux de son équipe, le gouvernementhong kongais est en passe d’inclure lekung-fu dans le patrimoine immatériel de l’UNESCO. Un tel intérêt manifesté de la part de pionniers·ères scientifiques et d’expert·e·s culturels a su générer un nouvel attachement à cette tradition chez le gouvernement et la population. Nous observons alors que la technologie rend un patrimoine vivant non seulement à travers une réalité augmentée mais aussi à travers un éveil des consciences.

Ferez-vous partie de la redécouverte?

Kung Fu Motion, EPFL ArtLab

Jusqu’au 26 août

Mardi à dimanche de 11h à 18h, Jeudi de 11h à 20h, Fermé les lundis

Entrée libre

www.kungfumotion.live

2018-07-09T11:04:57+00:00