Les visages immortalisés: Interview avec le photojournaliste Niels Ackermann

Invité au Festival du Film et Forum International sur les Droits Humains de Genève (FIFDH) le 9 mars 2020, le photojournaliste genevois Niels Ackermann s’exprimera sur l’urgence climatique et le rôle de la Suisse.

Texte: Eugénie Rousak

Porté par une passion pour l’esthétique, Niels Ackermann s’est d’abord intéressé au graphisme. Ayant besoin d’images pour cette activité, il réalise quelques clichés avec son appareil photo, plongeant ainsi dans le monde de la composition d’image, des concordances de couleurs et des jeux de lumière. Gagné progressivement par un véritable intérêt pour les mouvements sociaux et la politique, il commence à couvrir des d’événements à titre personnel, avant d’intégrer la prestigieuse agence de presse Rezo.ch en 2007.

Niels Ackermann, Ukraine 2016 © Anna Ackermann

Depuis, les clichés de Niels Ackermann ont été publiés dans les pages des journaux les plus renommés, parmi lesquels figurent Le Monde, Libération ou encore le New York Times. Élu photographe de l’année 2016 par Swiss Press Photo, il est très présent dans les cercles genevois, aussi bien en collaborant avec des institutions culturelles telles que l’Orchestre de la Suisse Romande et la Comédie de Genève, qu’en tirant le portrait de complets anonymes ou des figures emblématiques: Pierre Maudet et Étienne Dumont sont notamment passés devant son objectif.

L’Agenda: Qu’est-ce qui vous motive dans le photojournalisme?
Niels Ackermann: La chose qui me fait vibrer est l’envie d’informer, mais de toujours le faire avec nuances. J’ai une horreur absolue de la vision en noir et blanc du monde, de ces reportages qui présentent un univers caricatural, des séries de stéréotypes non vérifiés et des clichés bie établis. Pourquoi l’Afrique est-elle synonyme d’épidémies et de guerres ethniques au lieu d’un épicentre de startups informatiques? Pourquoi citons-nous le bataillon néo-nazi Azof en Ukraine, plutôt que l’expansion des mouvements LGBT? Pourquoi la Russie est elle directement associée à un seul homme et pourquoi l’image de la Suisse, pour un étranger, se limite au secteur bancaire et à l’horlogerie? En tant que journaliste, notre rôle est de questionner ces clichés, de les renégocier et de trouver de nouvelles perspectives percutantes pour présenter une autre face du monde.

Vous parlez des pays, mais vous placez surtout la personne au centre de vos photographies. Est-ce qu’une histoire privée doit être au-dessus de l’environnement?
Les histoires de vie sont uniques et nous nous associons facilement à une personne, se reconnaissant en elle ou dénonçant son comportement. Quand je fais une rencontre, la personne me montre d’abord un certain aspect de sa personnalité, elle se met en quelque sorte en scène, mais au bout d’un certain temps, parfois quelques heures, parfois plusieurs jours, elle va commencer à vivre sa vie, en faisant abstraction de moi. L’histoire débute alors. C’est cette profondeur que je veux montrer dans mes reportages!

Alors que vous faisiez partie de Rezo, vous avez décidé de lancer votre propre agence de photographie, Lundi 13. Pourquoi cette envie d’indépendance?
À mes débuts, j’ai pu frôler l’âge d’or de la photographie, mais le système a été bousculé en quelques semaines par la crise financière, alors que le métier devait déjà se réinventer à l’ère du numérique. Avec quelques collègues, nous réfléchissions à une structure nouvelle, qui, à notre époque, laisserait le plaisir de l’expérimentation au photographe, tout en s’adaptant aux codes des clients et aux budgets en réduction. Nos réponses sont devenues l’ADN de Lundi 13: absence de bureau central avec une horizontalité maximale entre les membres, internalisation des activités sans employés, simplification du site internet, valorisation des réseaux sociaux. Ainsi, nous avons pu réduire au maximum nos frais d’agence, tout en prenant le minimum de commission aux membres. Cet argent a pu être réinvesti dans nos projets personnels, des voyages et la publication de livres. D’ailleurs, en cinq ans d’existence, sept ouvrages ont paru!

En parlant de livres, vous avez vousmême publié deux ouvrages, L’Ange blanc: Les enfants de Tchernobyl sont devenus grands et Looking for Lenin. Pourquoi cet intérêt pour les pays de l’ancien bloc soviétique?
Né en 1987 en Suisse, j’ai été bercé durant toute mon enfance par des clichés très James Bondiens de l’URSS. Cette image du méchant m’intriguait et je voulais voir cet univers de mes propres yeux. J’ai commencé ma découverte par les banlieues de Berlin Est, qui m’ont laissé un peu d’amertume, pour me diriger ensuite vers l’Ukraine, encore assez méconnue en 2009. Ce voyage a été une aventure humaine incroyable, des échanges et des rencontres inoubliables, que cela soit dans les trains ou dans les bars. Ensuite, j’ai découvert des projets un peu absurdes de constructions de villes fabriquées de toutes pièces à un endroit prédéfini. Fasciné par ce principe fou, je voulais voir comment il était possible de bâtir une ville de 25’000 habitants au milieu d’une forêt. C’est ainsi que je suis tombé sur Slavutych, devenu le centre des rencontres de L’Ange blanc.

Abri anti-atomique, Suisse 2019 © Niels Ackermann / Lundi13

Quel projet sera présenté au FIFDH?
Avec la journaliste du Monde Ghalia Kadiri, nous sommes partis dans une longue exploration de la perception du danger, nous posant la question: pourquoi les Suisses, qui sont dans l’un des pays les plus sûrs au monde, réfléchissent autant aux scénarios catastrophes? Nous avons rencontré différents types de peurs et de préparatifs. La question climatique y a gagné en importance. J’ai été fasciné par la convergence de deux mondes: d’un côté des « hippies », pour caricaturer, très concernés par le danger climatique et de l’autre la droite, qui réfléchit à sa survie dans ce qu’elle voit comme un chaos économique et l’effondrement de ses valeurs. Aujourd’hui, ces mondes très distincts sont à un point de rencontre, ce qui donne lieu à un véritable partage d’idées autours d’une peur commune.

Le site du photographe
www.nack.ch
Le site de l’agence Lundi 13
www.lundi13.ch
Toutes les informations au sujet du FIFHD (6 au 15 mars 2020) sur
www.fifdh.org