Noir M1 2018-02-22T15:49:58+00:00

L’âme du théâtre presque tangible

 

Les 14 et 15 mars prochain, le Théâtre Forum Meyrin nous fera découvrir le nouveau spectacle aérien de l’artiste Mélissa Von Vépy, « Noir M1 ». Un spectacle qui part d’une passion de toujours pour le monde de la scène, d’une fascination pour ses mystères, et de l’envie de les rendre un instant tangibles pour le public.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan
Photos: Christophe Raynaud de Lage

Le nouveau cirque de Mélissa Von Vépy, artiste franco-suisse native de Genève, et de sa Compagnie Happés fondée en l’an 2000 a su depuis quelques années trouver son public dans les salles de nos régions. En effet, le Théâtre Am Stram Gram avait accueilli deux de ses spectacles en 2015; « VieLLeicht », une création autour de la question de la pesanteur, et « J’ai horreur du printemps », un concert-spectacle en collaboration avec un quartet de jazz. Le Théâtre de Vidy avait également présenté « VieLLeicht » au public romand une année auparavant. Cette fois, c’est le Théâtre Forum Meyrin qui nous invite dans une nouvelle production aérienne imaginée par Mélissa Von Vépy: « Noir M1 ».

Dans « Noir M1 », l’artiste interprète une régisseuse lumière qui, une fois la représentation terminée, reste seule pour démonter le plateau. Elle commence à s’approprier le matériel, et le lieu devient alors un gigantesque terrain de jeu. Elle réinterprète des scènes, à mesure que lui viennent les réminiscences d’une pièce qu’elle a éclairée, depuis les coulisses, des centaines de fois.

Rendre visible l’invisible
Ce sont eux, les techniciens, éclairagistes ou machinistes, qui donnent corps aux personnages de fiction et rendent la magie possible. Au théâtre, la distinction est claire entre ce qui est visible et ce qui ne l’est pas, ce qui est dans la lumière et ce qui reste dans le noir. Les travaux de l’artiste Pierre Soulages, dont certaines œuvres révélaient une lumière naissant de la différence entre deux obscurités, ont inspiré Mélissa Von Vépy lors du processus de développement de la pièce. « À partir du noir, tous les possibles de lumière peuvent se déployer. Il donne de la valeur et de la profondeur à toutes les couleurs. Le noir au théâtre est la page blanche de l’écrivain », nous dit-elle. En plus de faire miroiter un instant pour le public les reflets de « ceux de l’ombre », ces techniciens que l’on ne voit jamais, l’artiste a aussi souhaité dévoiler le côté matériel du théâtre, tous les effets qui permettent à la magie d’opérer. « Noir M1 » est l’inscription apposée sur les dispositifs invisibles pour le public, qui se doivent d’être noir, et de respecter une norme M1 de réaction au feu: combustibles mais ininflammables. Tous ces objets, perches, grils, poulies, seront alors révélés, en partie intégrante de la mise en scène. « En tant qu’artiste aérienne je passe toujours des heures dans les grils à aller fixer mes agrès et autres objets », nous dit-elle. Et d’ajouter juste après que ce qui l’a surtout intéressée, c’est la dimension spirituelle liée à ces lieux. « Je pensais à tout ce temps passé dans les théâtres sans public, hors représentation, durant les périodes de recherches, de répétitions, et surtout de montage. En fin de journée on se retrouve en toute petite équipe, voire même seule sur le plateau. On se sent alors entourée de quelque chose de presque palpable. On pense à toutes ces heures de travail, tous ces comédiens qui ont foulé les planches… l’air y est singulier. Et je crois en cela, au fait qu’il reste quelque chose de l’âme de la créativité dans ce lieu. Même moi qui connais ce milieu par cœur, il m’arrive d’être intimidée par ce quelque chose qui se trouve hors du réel ».

Rendre audible l’inaudible
Toute la dimension sonore du spectacle est amenée par un travail sur la voix off. On retrouve dans la bande-son des enregistrements bien singuliers qui rejoignent l’idée de dévoiler ce qui se passe en parallèle de ce que voit le public: « Nous sommes allés à l’opéra, et nous avons enregistré les murmures des régisseurs donnant des « tops » dans le feu de l’action en coulisse », révèle Mélissa Von Vépy. Ils seront couplés avec des montages d’extraits de « MacBeth » dans différentes interprétations.

Les superstitions – Pourquoi « MacBeth »?
« J’ai découvert que la pièce de Shakespeare était la pièce maudite par excellence, et ainsi j’ai eu l’idée de la travailler comme matière première », nous dit l’artiste. Le public pourra donc reconnaître des extraits de « MacBeth » que rejoue la régisseuse lumière de « Noir M1 » lorsqu’elle se retrouve seule dans le théâtre. Les superstitions telles que celle qui empêche les troupes de prononcer le titre de la fameuse « pièce écossaise » sont nombreuses au théâtre, et font partie intégrante de ce monde auquel Mélissa Von Vépy souhaite rendre hommage. Ainsi, de la couleur verte interdite à toute une collection de mots imprononçables sur scène, l’artiste les intègre à son concept de rendre visible l’invisible. Elle nous parle aussi d’une superstition qui lui est chère: la servante. « C’est une petite ampoule au bout d’un bâton que l’on met au milieu du plateau le soir avant de tout éteindre et de tout fermer, pour garder le théâtre des fantômes. Je trouve incroyable que cette tradition continue à se faire, même si elle relève plutôt aujourd’hui d’un côté pratique. Chaque théâtre se bricole sa servante, elles sont donc toujours singulières ».

La Compagnie Happés, fidèle équipe de création
Si l’équipe qui entoure Mélissa VonVépy est toujours la même depuis plus de dix ans, la jeune femme relève le fait que sur cette pièce spécifiquement, certains membres de la troupe ont joué un rôle très tôt dans le processus de création. « Habituellement j’arrive avec une trame, et le reste se fait dans un deuxième temps, la lumière surtout. Pour « Noir M1″, Jean-Damien Ratel au son et Xavier Lazarini à la lumière ont été partie prenante de la dramaturgie dès le début, certaines scènes se sont créées ensemble ».

Le butō
À la collaboration artistique de « Noir M1 », on retrouve Sumako Koseki, une artiste de butō qui oeuvre également depuis plus de dix ans aux côtés de la Compagnie Happés. Comment le butō, qui est une danse ancrée au sol (le signifie en japonais écraser, fouler le sol, ou encore taper) et dont les images semblent à premier abord loin des évolutions aériennes, a-t-il apporté son essence aux créations de Mélissa Von Vépy? « J’ai travaillé avec Sumako Koseki et Carlotta Ikeda, deux reines du butō, que j’ai découvert du temps où j’étais au CNAC (Centre national des arts du cirque). On y rencontrait différents intervenant-e-s provenant de la danse et du théâtre, et j’avais flashé. Il est vrai que cet art est presque opposé à la technique aérienne, qui est tout un travail en suspension, où la force musculaire est dans le haut du corps… Mais si le butō est un travail d’ancrage avec le sol, c’est toujours pour pouvoir en décoller! Pour moi ces deux arts avec une base très technique ont quelque chose de complémentaire. Le butō est un travail d’interprétation où tout vient de l’intérieur. L’imaginaire doit être sollicité pour venir incarner des personnages plutôt que de les interpréter. Cela passe par des états de corps plus que par une construction mentale. Travailler au contact de cet art m’a donné de sacrés appuis, des références qui existent encore assez peu dans le milieu du nouveau cirque ».

La vision de son art par l’artiste
Mélissa Von Vépy a débuté aux « Ateliers des Arts du Cirque » à Genève, auprès d’Etienne Abauzit. Dans ses créations, elle affirme ne pas tenir à mettre en avant la performance physique de la discipline. Elle préfère se servir de sa technique pour pouvoir évoquer des choses qui nous sont communes à toutes et tous. « Je la mets au service d’un propos, où je peux déployer toute une gamme de sensations et d’émotions. La légèreté et la lourdeur peuvent porter beaucoup de métaphores: l’envie d’envol, la confrontation au vide, au risque… Pour moi l’histoire que j’interprète est très importante. Je ne cherche pas à justifier le fait d’évoluer en l’air, je pars de la démarche inverse: je cherche un thème qui va toucher tout lemonde, que je peux raconter avec ce que je

sais faire, dans cette troisième dimension qui m’est plus accessible ».

S’élever dans les machineries du théâtre, évoluer en l’air tout en faisant fi des superstitions? Ne serait-ce pas là une entreprise téméraire? Mais le ton confiant avec lequel Mélissa Von Vépy parle de cordes ou de vendredi nous convaincrait de braver quelques fantômes avec elle le temps d’une représentation…

« Noir M1 » , les 14 et 15 mars au Théâtre Forum Meyrin.

www.forum-meyrin.ch