Penser la guerre pour écrire la paix

Si l’on observe l’histoire de l’humanité sur une échelle du temps, depuis ses premières traces écrites jusqu’à notre ère, outre certaines inventions et découvertes ayant bouleversé le monde, on remarque qu’elle se construit surtout dans l’enchevêtrement de conflits et de périodes d’accalmie plus ou moins longues. Guerre et paix est le titre choisi par la Fondation Martin Bodmer qui, collaborant pour la première fois avec l’ONU et le CICR, a souhaité questionner et mettre en tension le désir de construction et le besoin de destruction inhérents à toute civilisation. Une exposition à découvrir du 5 octobre 2019 au 1er mars 2020. 

Texte: Kelly Lambiel 

Quand il se rend au Sahel dans le cadre de son activité dans la médiation des conflits armés, Pierre Hazan, commissaire de l’exposition, remarque que lorsque l’on prépare une guerre, les premières batailles se mènent toujours contre le savoir. « La première chose qu’on fait, dit-il, c’est détruire la culture de l’ennemi et, plus tard, celle du vaincu ». Dans cette région, il est notamment amené à travailler avec le groupe armé Boko Haram qui s’élève contre la pensée occidentale et dont le nom peut être traduit par livres interdits. Là, il se trouve confronté au désespoir des populations qui, vivant dans ce désastre permanent, se voient privées de l’accès à l’éducation et aux services de base. Il est, par ailleurs, également sensible à la montée des populismes et de l’intolérance en Europe et de par le monde. Inquiété par ces phénomènes, oeuvrant pour le dialogue au sein des sociétés divisées, Pierre Hazan trouve intéressant de penser la période que nous traversons, en la mettant en parallèle avec l’Histoire, afin de réfléchir aux processus de réconciliation et aux défis actuels et futurs qui nous attendent en terme de pacification. Ainsi nait l’idée d’une exposition qui retracerait le long et difficile chemin des idées pacifistes à travers les âges. Un lieu lui semble parfaitement indiqué: la Fondation Martin Bodmer. Ce dernier, très engagé au sein de la Croix-Rouge, dirigeant des commissions pour les droits intellectuels des prisonniers et s’étant donné pour mission de fournir des livres aux reclus, a également collectionné la culture pour la préserver. Sa collection est alors devenue un refuge dans lequel la diversité des écrits ont pu être réunis et sauvés alors que beaucoup de trésors ont été perdus partout, et de tout temps, à cause des guerres. Dans la discussion avec le directeur et second commissaire d’exposition Jacques Berchtold, le projet s’étoffe et finit par adopter une approche plus dialectique mettant en lumière à la fois le contraste et le lien profond qui unissent, chez l’homme, ces deux sphères antagonistes que sont la guerre et la paix.

Haïlé Sélassié, Discours devant l’Assemblée de la Société des Nations, 30 juin 1936, Cologny, Fondation Bodmer

L’exposition est ainsi complétée et prolongée par Cent ans de multilatéralisme à la Bibliothèque du Palais des Nations Unies et par PAGES – 150 ans de la revue internationale de la Croix-Rouge à l’Humanitarium du Musée de la Croix-Rouge. À Cologny, des affiches, traités, manuscrits, photographies, oeuvres littéraires, gravures, objets et documents d’archives d’environ 2000 ans avant Jésus-Christ à aujourd’hui reviennent sur des moments-clé de l’Histoire et de la littérature afin d’illustrer et de questionner le besoin millénaire paradoxal de construction et de destruction qui anime les sociétés humaines. Pour mieux comprendre les enjeux de cette exposition, nous avons interrogé Pierre Hazan et Jacques Berchtold qui, après avoir conceptualisé et mené à bien ce projet, nous en livrent les secrets avec passion. 

Difficile de ne pas penser à Tolstoï lorsque l’on lit le titre de l’exposition. Pourquoi précisément cet intitulé? 

Jacques Berchtold: Nous souhaitions un titre clair et frappant. Le manuscrit autographe de Guerre et Paix nous a été prêté par Moscou et sera présenté à Genève pour la première fois. Cette oeuvre et ce titre illustrent parfaitement notre thématique puisque Tolstoï était fondamentalement pacifiste et a consacré, dans son récit, une place centrale à la guerre napoléonienne. Certaines civilisations conçoivent avant tout l’homme comme étant un combattant. Elles diffusent et glorifient une image guerrière, les faits d’armes, comme ce fut le cas à Sparte ou chez les samouraïs. Démosthène, par exemple, prône un discours « va-t-en-guerre » en démontrant par-là que les hommes se doivent avant tout d’être vigoureux. D’autres, à l’inverse, mettent plutôt en avant la paix et la propension de l’humain au pacifisme en montrant que la guerre amène la guerre, qu’elle provoque toujours la souffrance et que la pire des paix vaut mieux que le conflit.

 

 

Edmond-François Calvo, La Bête est morte! La guerre mondiale chez les animaux, 1944, Cologny, Fondation Bodmer

On peut ainsi citer Fabrice qui, dans La Chartreuse de Parme, se trouve totalement perdu dans le vacarme de la guerre et ne comprend rien à toute cette destruction. Dans un registre plus historique, Un Souvenir de Solferino d’Henry Dunand, qui décrit la bataille entre l’Autriche et la France, est lui aussi touchant puisqu’on y voit l’auteur s’intéresser aux blessés qui meurent pendant des heures après à une longue agonie. Cela va notamment lui donner l’intuition de la Croix-Rouge. Mais il y a aussi des auteurs qui, pour dénoncer les horreurs de la guerre, jouent sur un registre comique, ou plutôt satirique. C’est le cas notamment d’Aristophane qui dans sa pièce Lysistrata imagine qu’à Athènes les femmes entament une grève du sexe afin de pousser les hommes à la raison et à cesser les combats. Dans Candide, Voltaire lui aussi ironise à propos de la « boucherie héroïque » qui divise les Abares et les Bulgares (à savoir, la France et la Prusse). On voit donc que ces deux postures très différentes se côtoient mais aussi qu’elles sont bien souvent intriquées puisque d’aucuns encore sont d’avis que pour préparer la paix, il faut faire la guerre. On pourra ainsi voir des plans de bataille d’Hannibal, de Napoléon ou de César qui imaginent la guerre comme une partie d’échecs. 

C’est une exposition qui parcourt plus de 4000 ans d’Histoire. Comment avez-vous pensé la structure d’un propos de si grande envergure? 

Pierre Hazan: C’est vrai, l’objet le plus ancien que nous exposons est un traité de paix sumérien en caractères cunéiformes gravé sur un clou d’argile datant de 2430 av. J-C. et le plus récent, un document issu d’un processus de paix ayant été signé ces dernières années dans le centre du Mali. Nous avons donc tâché de multiplier les médiums pour couvrir l’Histoire et la géographie en montrant des unes de journaux, des déclarations de guerre, des discours politiques, des dessins, etc. Évidemment cela semble vertigineux et pour ce faire, nous nous sommes centrés sur des questions clés: Comment en vient-on à tuer son prochain? Comment pouvons-nous agir et nous positionner, aujourd’hui également, en temps de guerre? Lorsque la guerre est terminée, quelles suites envisager et comment trouver le bon dosage entre pardon et châtiment? Ce sont là des questions fondamentales qui doivent être posées et auxquelles nous aimerions que le visiteur se rende compte qu’il n’est pas facile de répondre. Plutôt que d’opter pour une structure chronologique, nous avons donc divisé l’exposition en trois parties: avant, pendant et après la guerre. Nous tâcherons ainsi de montrer comment la guerre est pensée et justifiée en amont en remontant, par exemple, aux sources des religions abrahamiques qui parfois justifient et légitiment le meurtre de son prochain. Nous tenterons de multiplier les exemples qui témoignent de la manière dont elle est vécue sur le moment avec des documents originaux et touchants comme le journal d’Anne Frank ou de Primo Lévi. La réalité virtuelle permettra également au visiteur de vivre une expérience intense en le faisant déambuler dans une maison minée d’Irak. Enfin, nous nous questionnerons sur le rôle du droit dans le processus de paix et de reconstruction. Nous avons également accordé de l’importance à l’intervention humanitaire. Dans un lieu comme Genève qui abrite les Nations Unies et la Croix-Rouge, ce me semble être une approche intéressante puisqu’elle se trouve être le carrefour vers lequel convergent les réflexions autour du droit international humanitaire. Notre objectif n’est pas de faire dans la démagogie ou de véhiculer un quelconque message politiquement correct même si au fond, nous sommes bien sûr d’avis que la paix est préférable à la guerre et que le culturalisme est préférable au retrait communautaire. Chacun peut faire de cette exposition la lecture qui lui convient. Ce que nous désirons par contre c’est que le visiteur soit mieux informé, qu’il soit actif, qu’il s’interroge et qu’il nourrisse sa pensée de toutes les réflexions auxquelles il a été confronté dans l’exposition. Pour ce faire, nous avons donc créé un mur de questions lui permettant de pousser plus loin sa pensée sur les enjeux et l’équilibre fragile entre guerre et paix. La guerre fait-elle partie de la nature humaine? Est-elle utile pour faire la paix? Comment la Suisse se positionne par rapport à cela? Est-ce que vraiment la guerre possède des règles? Que fait-on des textes sacrés qui invitent à la guerre? Faut-il pardonner? Y a-t-il un devoir de mémoire? Comment concilier souffrance et pardon? 

 

Inventaire des œuvres d’art issues de collections espagnoles transportées au Palais de la Société des Nations, 1939, Genève, archives des Nations Unies

Comme souvent, vous prévoyez de montrer au public des documents exceptionnels. Faites-nous rêver encore un peu, que pourrons-nous découvrir d’autre? 

Jacques Berchtold: Nous avons eu la chance d’être en partenariat avec de nombreuses institutions qui nous ont prêté des documents rares et précieux. La Croix-Rouge et l’ONU évidemment mais aussi le Département fédéral des affaires étrangères français qui nous a accordé le droit d’exposer les traités de Westphalie mettant fin à la guerre de Trente Ans ainsi que les accords d’Evian mettant fin à la guerre d’Algérie. La littérature française est également bien représentée avec Agrippa D’Aubigné par exemple et son poème Les Tragiques qui présente les souffrances subies par les protestants. Genève aussi sera présente par des documents de Calvin et Luther qui prônent une guerre juste pour la Réforme, mais il y aura aussi Rousseau, avec son Projet de paix perpétuelle dans lequel il imagine repenser le contrat social avant de faire des traités sur les nations. Une place toute particulière est accordée au héros genevois Marcel Junod qui a réagi de façon virulente à l’utilisation du gaz par les Italiens en Ethiopie. Il aura également été le premier à hurler suite à la catastrophe nucléaire d’Hiroshima. Dans les jours qui ont suivi, il s’est rendu sur place et a obligé le général Douglas McArthur à prendre toutes les mesures nécessaires pour déplacer et soigner les blessés. Et comme je le disais, nous collaborons pour la première fois avec l’ONU et le CICR dont nous présentons des documents diplomatiques, comme la déclaration de guerre de Napoléon à la Prusse qui malheureusement finira par déboucher sur les deux grandes guerres, ou le traité de paix perpétuelle signé par François Ier, également nommé Traité de Fribourg, qui, après Marignan établira la paix entre la France et les cantons suisses. Parmi des documents inédits, touchants ou illustres, il y a aura également des objets plus controversés. Nous pourrons voir, par exemple, une édition originale de Mein Kampf dédicacée par Adolf Hitler. Quelques documents sont également jugés sensibles car ils mettent en avant la mauvaise foi de certaines grandes figures de la paix ou témoignent du rendez-vous raté de certaines institutions qui, comme beaucoup à cette époque, ont fermé les yeux sur la réalité des camps de concentration malgré les nombreuses sonnettes d’alarme. Avec l’exposition sur le multilatéralisme présentée à l’ONU, on voit également que malgré les échecs répétés auxquels fait face cette organisation, c’est une réelle nécessité que les nations délèguent leur souveraineté à un tiers qui se charge de les réguler. Ce n’est pas parce que la paix et ses processus marchent parfois mal que ce n’est pas juste, qu’il ne faut pas persévérer et que ce n’est pas la bonne solution. 

Guerre et paix

Du 5 octobre 2019 au 1 mars 2020

Fondation Martin Bodmer 

www.fondationbodmer.ch