Qui est qui protestant

La Nuit du chasseur, Charles Laughton (1955)

Silence, on prêche! Le ton est donné par la nouvelle exposition au petit format fashion et filmique du Musée international de la Réforme (MIR). Dans une salle dédiée, huit extraits de films et cinq robes créées par l’artiste Albertine illustrent différentes typologies de pasteurs protestants. Plus artistique et culturelle que théologique, l’exposition temporaire offre, jusqu’au 30 août, un complément ludique à la visite permanente.

Texte: Katia Meylan

Après le succès des petits films d’animation projetés dans le cadre de l’exposition Il était plusieurs fois, qui offrait une relecture sous forme d’oeuvre artistique des histoires choisies dans la Bible, le MIR placarde Silence, on prêche! sur la porte de sa salle de cinéma.

Gabriel de Montmollin, directeur du musée, s’est chargé pour cette nouvelle exposition de sélectionner huit extraits de films qui témoignent des différentes façons dont les sociétés ont reçu la Réforme et ses pasteurs. Poursuivant l’envie de compléter le rôle historique de l’institution en y invitant des réinterprétations sous forme de créations contemporaines, il propose également à Albertine, illustratrice genevoise, de réinventer cinq robes de pasteur selon certaines typologies qu’on attribue à la profession. Ainsi, au MIR, les pasteurs défilent en robe ou sur pellicule, représentés de façon historique, poétique ou parfois carrément burlesque.

Le protestantisme et les pasteurs
Dans la tradition protestante, force est de constater que la peinture et les figures ne sont pas reconnaissables en tant que telles, et que les églises et les cultes sont plutôt dépouillés. Alors, « qu’est-ce qui incarne le protestantisme si ce n’est, par la force des choses, cette figure visible qu’est celle du pasteur? », nous questionne Gabriel de Montmollin. Une figure intéressante, car « dans l’absence de hiérarchie entre les fidèles et le pasteur, ce dernier vient avec son propre caractère et reste très libre d’exercer son ministère ». Il s’exprime alors dans son interprétation de la Bible, considérée comme l’autorité première depuis la Réforme, et dans sa manière d’en relayer les messages, de communiquer leur richesse et leurs subtilités. Car en effet, leur travail consiste à sélectionner les passages les plus inspirants parmi 66 livres écrits il y a 2000 ans, dont les plus anciens ont mille ans de différence avec les plus récents. En relayant ces textes, le pasteur va nécessairement opérer un choix, qui l’identifiera à une certaine typologie.

Les cinq typologies
Pour structurer l’exposition, Gabriel de Montmollin s’est basé sur la typologie des pasteurs rédigée par le théologien André Gounelle dans le collectif Les pasteurs vus par la société civile (1997). « Ces typologies s’expérimentent plutôt bien dans la réalité », affirme notre interlocuteur, tout en considérant surtout l’exercice comme un jeu permettant de montrer les diversités existantes. 

En effet, comme André Gounelle l’écrit lui-même dans son introduction, sa typologie « construit des modèles qui aident à comprendre, à situer, à évaluer les faits, […mais] qui ne se trouvent jamais tels quels dans la réalité. […] Dans les faits, ils s’infléchissent, se mélangent, se combinent, s’associent ».

Ainsi on retrouve dans ces cinq typologies:

Le Berger, soucieux d’organiser des activités culturelles, sensible à l’animation et la cohésion de groupe dans sa paroisse, à la fusion de toutes les couches sociales.

Le Meneur, défenseur des plus faibles et combattant des inégalités, engagé pour la justice sociale.

Le Prophète, visionnaire de la vocation intellectuelle et culturelle de l’église, du changement qu’il doit opérer dans la religion.

Le Prêtre, rescapé d’une vieille tradition, lié au rite, à la liturgie et à la prière, et sensible au caractère sacré de la nature.

Le Directeur de conscience, attentif aux individu·e·s, à l’écoute de leurs problèmes personnels et enclin à offrir ses conseils.

Les huit films
Dans les livres ou sur grand écran, les figures de pasteur ont souvent intéressé par leur côté plastique, pointe Gabriel de Montmollin, permettant d’incarner la morale, une certaine rigidité de la conscience, mais aussi d’illustrer le contraste entre le bien et le mal.

Il existe au cinéma toutes sortes de pasteurs; des hors-la-loi, des justiciers, des imposteurs ou des inspirants. « J’en connaissais pas mal par mon intérêt pour le cinéma », commence le directeur, « et j’en ai découvert d’autres en côtoyant des passionnés, en demandant conseil autour de moi. Je me suis essayé à l’exercice de créer une compilation qui montre les pasteurs dans des postures différentes les unes des autres. Je me suis mis en chasse avec la boîte de production TIPIMAGES à Genève, puis une fois les accords obtenus, nous avons réfléchi au montage pour construire la narration. Le résultat tient en 20 minutes de projection, avec 2 à 4 minutes de chaque pasteur en situation. Montré sur 6m de long et 3,5m de hauteur, ça va faire des scènes spectaculaires! ».

« Pour le premier film, comme l’exposition s’intitule Silence, on prêche! », nous dit-il, « j’ai voulu aller à l’origine de la prédication. Et qui était le premier prédicateur du christianisme? Jésus ». La projection commence donc avec Ordet du Danois Carl Theodor Dreyer (1955), dans lequel un protagoniste se prend pour Jésus et prêche régulièrement, notamment dans une scène où on le voit seul sur une colline, sa voix lente résonnant dans le vent. Le personnage est complexe et prête à interprétation, on ne sait pas vraiment s’il est fou ou réellement touché par Dieu.

Suit l’une des « premières prédications protestantes live« , celle du réformateur Ulrich Zwingli en 1520. Elle apparaît là dans le long-métrage de Stefan Haupt, Le Réformateur (2019). Le pasteur y est manifestement un Prophète, se postant en leader dans un discours non seulement explicatif mais aussi politique, convaincant la population de Zurich de passer à la Réforme.

Le Réformateur, Stefan Haupt (2019)

Moby Dick, John Huston (1956)

La vocation classique du pasteur qui est d’expliquer un passage de la Bible à ses paroissiens s’illustre dans la scène inaugurale de Moby Dick de John Huston (1956). Le pasteur incarné par Orson Welles y raconte l’histoire de Jonas « de façon emblématique et majestueuse, romantique et suggestive », s’enthousiasme Gabriel de Montmollin, multipliant les qualificatifs pour ce film qu’il tenait absolument à montrer. Le Pèlerin de Chaplin (1923) propulse quant à lui Charlot dans un rôle de pasteur imposteur, mimant tour à tour David et Goliath, jurant sur la Bible, ne sachant quand se lever ou s’asseoir, semant un trouble hilarant chez son pieux auditoire. « Comme on aura vu beaucoup d’hommes à ce moment-là, j’ai fait une incise pour montrer qu’il y a également des femmes pasteurs et même, aujourd’hui, une majorité », nous apprend notre interlocuteur. « Dans L’Amour à mort d’Alain Resnais (1984), on voit l’extraordinaire figure jouée par Fanny Ardant, en noir, en train de présider un service funèbre. Sur l’écran de 3m de haut, on est fasciné! ».

En dehors de la prédication, le pasteur a d’autres activités, et Le Ruban blanc de Michael Haneke (2009) introduit par son extrait un côté plus rituel. « La figure du pasteur y est très parlante, mais négative. Il tance ses catéchumènes car ils se tiennent mal, avant de leur donner la communion. C’était l’autre film que je tenais à inclure dans l’exposition ».

La projection se terminera avec deux pasteurs pour le moins singuliers. Le film La Nuit du chasseur (1955), à la fois angoissant et empreint d’une atmosphère frôlant le fantastique de l’imaginaire enfantin, met en scène un hors-la-loi qui prétend être un pasteur afin de dérober l’argent d’une petite famille. Dans l’extrait choisi, il explique à deux enfants les concepts du bien et du mal, à l’aide de ses phalanges sur lesquelles sont tatoués les mots love et hate. Les Blues Brothers (1980) boucleront la boucle par un happy end, sur la musique du révérend Cleophus James alias James Brown. « J’ai envie que les visiteurs sortent de cette salle de cinéma en dansant comme dans le film! », plaisante Gabriel de Montmollin.

Dans ces huit extraits, on observera que les caractères de pasteurs cités plus haut, tantôt ressortent très nettement, tantôt se mélangent.

Dans les robes créées par Albertine, au contraire, le défi imaginé par Gabriel de Montmollin était précisément de dépeindre les cinq typologies, Berger, Meneur, Prophète, Prêtre et Directeur de conscience.

Les robes
L’enrichissement créatif qu’apportent les illustrations d’Albertine permettra de s’amuser sur cette typologie, « dans l’idée que les robes noires très sévères que l’on voit absolument partout dans ce musée soient allégées par une artiste », sourit le directeur.

L’Agenda a échangé avec Albertine, un jour avant le vernissage de l’exposition.

L’Agenda: Quelle image aviez-vous du pasteur avant d’entrer dans l’aventure de Silence, on prêche?
Albertine: J’en avais une image assez austère, professorale, de quelqu’un qui prêche avec distance. Quand j’entre dans un temple je ressens l’austérité plutôt que le sacré. Je suis protestante moi-même, mais j’ai plutôt visité les églises catholiques en Italie avec mes parents, et j’ai toujours été fascinée par leur abondance d’images, par ce luxe, cette profusion d’histoires qu’elles racontent. Moi qui suis quelqu’un de narratif et qui me nourrit d’images, je me disais que le pasteur n’était pas là où j’allais pouvoir les trouver!

Quel a été votre sentiment lorsque Gabriel de Montmollin vous a proposé d’illustrer ces robes?
Pendant une soirée à La Joie de Lire [ndlr, la maison d’édition où sont édités les livres d’Albertine], de but en blanc entre deux petits fours, il m’a parlé de ces robes pastorales. Et moi j’adore ces défis! Les invitations libres en toute confiance, je les prends, parce que c’est un exercice qui me fait aller ailleurs dans mon travail de dessinatrice. J’ai très vite eu peur, en même temps. Je me suis demandée comment j’allais réussir à illustrer cette religion, à illustrer la typologie de chaque pasteur, que je ne connaissais même pas.

De quoi vous êtes-vous inspirée pour les représenter?
Je me suis dit merde, il faut que je lise la Bible en deux semaines, pour me remettre au parfum. Gabriel m’a simplifié le travail en me donnant des textes sur les typologies. Comme je ne pouvais pas être dans l’imagerie catholique, j’ai cherché d’autres images desquelles je pouvais m’inspirer, des symboles. Il fallait que je m’invente ma propre narration, mon propre rapport à ces caractères de pasteurs. Au départ j’ai tâtonné pour entrer dans cet univers qui ne m’appartient pas naturellement. J’ai pensé à des choses bonnes, ancrées dans une action, dans une réflexion. Et puis j’ai fait des croquis très simples, que j’ai rapidement colorisés pour avoir une idée de ce que ça donnerait. J’ai fait pas mal de feedback avec Gabriel pour être sûre de rester sur le bon chemin, puis ça s’est dérouillé et c’est venu tout seul. J’ai trouvé des symboles en m’imprégnant de chaque caractère, en les prenant comme des personnages à illustrer dans leurs rôles, comme si je leur faisais un costume de théâtre. Quelque part ça m’a déculpabilisée de les voir comme des rôles plutôt que comme des images chrétiennes qui devraient sortir d’une Bible. Ça m’a permis cette liberté.

Comment avez-vous procédé pour la réalisation?
Peindre sur une vraie robe était compliqué, car elles sont très amples, lourdes, avec des parties soyeuses et des plis sur lesquels c’est presque impossible de peindre. Alors on a demandé à l’atelier CREATURE, avec qui j’avais déjà travaillé, de nous créer un prototype de robe, en gardant sa forme initiale et typique mais en la simplifiant. Et du croquis à la robe, j’ai allégé, peint à main levée comme sur une toile.

Pendant l’exposition, elles seront sur des mannequins de bois. Par la suite les robes appartiendront au MIR, ils en feront ce qu’ils souhaitent, je leur fais entièrement confiance!

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Et elle a raison, si l’on en croit Gabriel de Montmollin qui les rêve malicieusement « suspendues à un fil, avec un ventilateur qui les ferait voler comme une lessive qui sèche au soleil ».

Autour des robes, un petit texte de l’artiste nous éclaire sur les symboles choisis, et entre chaque extrait de film, le directeur du MIR fait une apparition filmée explicative. Mais l’exposition s’adresse surtout aux sens. « C’est ça qui fait la différence entre un musée et une bibliothèque: un musée doit donner des impulsions qui ne s’adressent pas seulement à l’intellect mais aussi au ressenti. Sans être exhaustif, le musée est là comme un agitateur de neurones », rappelle Gabriel de Montmollin.

Silence, on prêche!
Jusqu’au 30 août 2020
Musée international de la Réforme (MIR)
www.musee-reforme.ch

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