N’en avoir jamais soupé des classiques

“La Mouette” © Philippe Person

Pour sa troisième saison, le Festival de Théâtre aux Jardins du Rosey convie Shakespeare, Tchekhov, Racine, Pinter et Feydeau à Rolle, pour une nouvelle rencontre avec les grands textes du répertoire théâtral classique.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

L’année dernière fut un succès: aux 200 places prévues on rajoutait des chaises sur le côté, et celles et ceux qui assistèrent à la représentation de “Marie Tudor” se rappelleront longtemps du spectaculaire orage qui se déchaînait au-dessus de la tente, donnant presque l’impression de faire partie de la mise en scène. Pascale Méla, directrice artistique du festival et plus que jamais passionnée de théâtre, a sillonné Avignon et Paris à la recherche de coups de cœurs à offrir au public romand à Rolle cet été.

La pièce qui ouvrira le festival, “Hamlet” , est même plus qu’un coup de cœur, elle est des centaines de battements puisqu’elle a été récemment nominée aux Molières 2019! Le festival commencera donc fort le lundi 3 juin en accueillant la troupe du metteur en scène Xavier Lemaire, une invitée régulière du Rosey que ce soit dans le cadre des saisons culturelles passées ou du Festival. Avec ses quatorze comédien·ne·s et son imposant décor fait de déploiement de tours et d’escaliers, “Hamlet” sera joué à l’intérieur, au Carnal Hall. L’esthétique de la pièce aura à la fois un pied dans l’imaginaire élisabéthain tout en se permettant une incartade décalée d’heroic fantasy dans les costumes, ou en conviant un groupe de rock à la cour du Prince du Danemark. Bien qu’étant une tragédie, la pièce s’offre comme un véritable show où l’on rit parfois, où fusent les coups et les tirades éclatantes de Shakespeare.

“Sang-Dieu!
Croyez-vous qu’il soit plus aisé de jouer de moi que d’une flûte?
Prenez-moi pour l’instrument que vous voulez […], vous ne saurez jamais jouer de moi”.
Hamlet

“Hamlet” © PhotoLot

La Mouette” , qui comporte sa part de drame, fut quant à elle signée d’abord comme une comédie. En nous parlant de la pièce programmée pour le mardi 4 juin, Pascale Méla nous rappelle que Tchekhov l’aurait en effet pensée comme telle. Pour appuyer ses mots, elle sort la pièce de son sac et nous en montre la préface. On y lit l’auteur dire à son ami Souvorine: “C’est une comédie. […] beaucoup de conversations littéraires, peu d’action, cent kilos d’amour. […] En relisant ma pièce nouveau-née, je me persuade une fois de plus que je ne suis pas un auteur dramatique”. Et pourtant… la comédie est un flop. Par la suite, l’Histoire prouve que le texte a traversé le temps, étant l’un des plus connus de l’auteur. La mise en scène de Philippe Person, axée sur quatre protagonistes, s’écarte de l’ambiance familiale et des apartés propres à l’écrivain russe, mais se focalise sur les liens entre les personnages principaux, donnant l’impression que l’histoire pourrait tout autant se passer ici, au bord du lac Léman, note Pascale Méla.

L’amour de la directrice artistique pour “Andromaque, programmée au festival le 5 juin, nait avant tout du texte. Si les personnages de cette tragédie inspirée de la mythologie grecque nous semblent aujourd’hui aller au-delà de toute limite dans leurs passions et leurs jalousies, les comédien·ne·s dirigés par Anthony Magnier, nous dit-elle, livrent dans des alexandrins maîtrisés une interprétation de la langue de Racine sensuelle plutôt que déclamée. Ainsi, le public se retrouve face à des personnes plutôt que des personnages.

Psychologue de formation, Pascale Méla nous évoque ensuite les différentes façons dont le public pourra aborder “Trahisons” d’Harold Pinter le jeudi 6 juin: chronologiquement d’une part, puisque la pièce est écrite comme un compte à rebours de l’histoire d’un triangle amoureux, en commençant par la scène où les amants se retrouvent plusieurs années après leur séparation; psychologiquement aussi, puisque le public a toujours un coup d’avance sur les personnages et peut ainsi analyser leur “évolution” en connaissance de cause. La situation de la femme y est mise en lumière sous un angle inhabituel puisque qu’on observe les changements amenés par Mai 68 à rebours également.

“Mais n’te promène donc pas toute nue” ©Matthieu Camille Colin

Enfin, le festival se terminera le vendredi sur une note légère avec “Feu la mère de Madame” et “Mais n’te promène donc pas toute nue!”, deux vaudevilles de Feydeau qui contrasteront avec la programmation des jours précédents, riche en sentiments torturés. Les considérations de l’auteur, qui se moque de la bourgeoisie de son temps, nous semblent parfois très actuelles, parfois désuètes. Les situations cocasses seront mises en scène par Raymond Acquaviva, un autre habitué du festival, qui avait présenté un “Misanthrope” acclamé l’an passé. Nouveauté pour cette année, un bar accueillera les spectateur·trice·s souhaitant profiter des soirées d’été pour discuter des pièces autour d’un verre, et le Festival de Théâtre aux Jardins du Rosey réaffirme son désir d’accessibilité en proposant des places demi-tarif pour les étudiant·e·s.

 

 

Daniel Mesguich © Aterier Théâtre Actuel

Avant le début des festivités, la saison du Rosey Concert Hall accueillera elle aussi une production théâtrale française, “Le Souper” de Jean-Claude Brisville, mise en scène et jouée par Daniel et William Mesguich, père et fils. Duel verbal, duel d’égo, le conflit d’intérêt historique que fictionnalise la trame prend place en 1815, après la défaite de Napoléon à Waterloo. Il met Talleyrand et Fouché face à face mais regardant au-delà de l’autre, où point l’aube d’un nouveau gouvernement pour la France. Qu’il rêve de restaurer la monarchie ou revenir à la république, chacun aura besoin de l’autre pour arriver à ses fins.

Comédien, metteur en scène et théoricien du théâtre, Daniel Mesguich, après être devenu à 31 ans le plus jeune professeur du Conservatoire national supérieur d’art dramatique puis son directeur durant 7 ans (2007 à 2013), dirige aujourd’hui le Cours Mesguich. Il a déjà signé plus d’une centaine de mises en scène, dont notamment… “Hamlet”, “Andromaque”, et “Trahisons”. Lors d’un entretien téléphonique, il nous parle de la pièce qu’il présentera le 23 mai au Rosey et de son expérience des pièces qui seront jouées en juin au Festival de Théâtre aux Jardins.

William Mesguish et vous avez joué plus de 300 fois “L’Entretien” de Brisville avant de vous attaquer l’année dernière au “Souper”, du même auteur. En quoi pensezvous que cela ait influencé votre interprétation?
Daniel Mesguich: Il y a sans doute une acclimatation à la langue de Brisville, mais ça n’a pas beaucoup de rapport. Je le dis d’autant plus facilement qu’un jour, nous avons joué les deux spectacles à la suite. Eh bien c’était très difficile de passer de l’un à l’autre, paradoxalement. Bien sûr c’est le même écrivain, les mêmes partenaires, et pourtant! la langue de Descartes n’est pas la même que celle de Talleyrand, la langue de Pascal n’est pas la même que celle de Fouché. Je crois que les cloisons sont plutôt étanches, car l’économie des pièces est différente. Dans l’un des cas, c’est une rencontre paisible entre Pascal et Descartes, qui s’aiment et se respectent. Au contraire, dans “Le Souper”, il y a dès le départ une haine farouche entre Talleyrand et Fouché.

“Le Souper”. William et Daniel Mesguich. Photo: Pascal Gely

Les deux pièces ont en commun toutefois de ne pas demander de mise en scène à proprement parler. Je ne fais pas entendre des choses sous le texte, tout ce qui se dit est dit. Bien sûr, il y a quelques habiletés à avoir; dans “Le Souper”, il y a un environnement, une présentation. Le travail, plus modeste, a consisté à rendre le plus incandescent possible les phrases déjà écrites avec une habileté diabolique par Brisville. Les personnages sont à la fois intelligents – surtout Talleyrand, qui est l’esprit français incarné –, et en même temps d’une telle violence, d’un tel mépris, alors qu’ils sont obligés de pactiser. Il y a quelque chose à porter, mais uniquement à porter et non à percer à jour.

En somme, le contraire d’une pièce comme “Hamlet”.
Pour le metteur en scène, le travail est exactement contraire. Dans l’un des cas, il faut aider le texte à se déployer dans son univocité, comme un bouquet qu’on offre. Dans l’autre cas, il faut choisir quel pan politique, philosophique, psychanalytique, structurel, linguistique on veut montrer. C’est un véritable travail, une machine.

Grégori Baquet dans “Hamlet”, m.e.s. Xavier Lemaire © PhotoLot

Comment regardez-vous cette pièce, que vous avez traduite, jouée, et montée cinq fois, dans la version d’autres metteurs en scène?
Je la connais par cœur. Je n’en connais pas tous les secrets parce que c’est une pièce bien plus riche que ce que je pourrais en dire… mais j’ai la faiblesse de penser que le travail que je fais est un travail fouillé. Neuf fois sur dix, je crains que voir la pièce ne m’apprenne pas grand-chose. Parfois on tombe sur un, deux ou trois acteurs géniaux, et si je vais voir Hamlet au théâtre, rien que ça vaut le déplacement!

“La Mouette” est des pièces que l’on lit et relit, que l’on voit et revoit. Subissez-vous ce dilemme que l’on peut avoir face à l’immensité de la littérature et à notre manque de temps; celui de replonger dans les œuvres que l’on connait ou de toujours en découvrir de nouvelles?
Je crois qu’il n’y a jamais deux fois la même “Mouette”, il ne faut pas se laisser avoir par le titre! Chaque fois que la pièce est à l’affiche, c’est une autre “Mouette” que celle que l’on connait — à moins d’avoir été tellement sage et n’avoir pas réussi à se démarquer. Je pourrais la voir indéfiniment, à condition qu’elle ait été travaillée. Il y a des gens qui entendent loin dans le texte. Dans certains pays, lorsque l’on joue un texte ancien, il n’y a qu’une façon de le faire; c’était encore le cas en France il n’y a pas si longtemps, jusqu’aux années 50-60. Depuis l’après-guerre et encore plus pendant les années 70-80, il y a eu autant d’aventures théâtrales, autant de définitions du théâtre, même, que de spectacles qu’on montait.

Vous avez mise en scène “Andromaque” trois fois, avec chaque fois plusieurs années d’écart. Qu’estce qui vous donne envie de monter une pièce, qu’est-ce qui vous ferait remonter “Andromaque” aujourd’hui, ou dans 10 ans?
Chaque fois, je me dis que je ne suis pas allé au bout de quelque chose, que je peux aller encore plus loin. Quand je remonte un texte, je pars de ma mise en scène passée. Mais précisément, j’en pars, c’est à dire que je n’y reste pas. Très vite se bâtit quelque chose d’autre, sur la mémoire que j’ai de l’ancienne version. C’est ce que Joyce appelle un work in progress. On n’en a jamais fini avec les grands textes, aucune mise en scène n’épuise entièrement les possibilités de sens, de forme, de jeu. Je parle des grands textes, c’est-à-dire ceux qui sont pluriels, ouverts, polysémiques, comme la plupart des textes classiques qui ont traversé les siècles précisément grâce à ça. Dans le Cours Mesguich, qui prépare de jeunes acteurs à être des professionnels, je pourrais travailler “Andromaque” ou “Hamlet” une fois, deux fois, trois fois parce qu’un élève m’en propose une scène, et en réentendant le texte je me dirais “Mais oui, il y a ça aussi, et ça encore! Allez, je le remonte!” Une sollicitation indirecte, parce que tout à coup je m’aperçois que le texte est encore plus riche que ce que je croyais y avoir mis, malgré des années et des années de travail.

Monter “Andromaque” nécessite une connaissance de Racine, des alexandrins. Qu’est-ce qui est indispensable à un·e metteur·euse en scène qui monte une pièce contemporaine comme “Trahisons”?
Comme je l’ai dit, avoir de grandes oreilles. Je vais vous donner un exemple, un seul: le mari sait que sa femme le trompe avec son meilleur ami, qui lui ne sait pas que le mari le sait. Le mari dit: “À ta santé!”, et l’autre répond, (il marque une pause): “À la tienne”. “La tienne”, ça peut être la santé bien sûr. Mais ça peut être aussi tout simplement, la femme. Si l’on écoute avec des oreilles plus exercées, on entend d’autres choses. Ce qui est nécessaire pour monter un texte comme “Trahisons”, qui est un texte formidable de duplicité. Pinter est un héritier de Shakespeare, indéniablement.

Le Souper, le 23 mai à 20h15

 

Festival de Théâtre aux Jardins du Rosey
Hamlet, le 3 juin à 20h30
La Mouette, le 4 juin à 20h30
Andromaque, le 5 juin à 20h30
Trahisons, le 6 juin à 20h30
Feu la mère de Madame / Mais n’te promène donc pas toute nue!, le 7 juin à 20h30

www.theatreauxjardins.ch