Toutes voiles dehors avec Jacques Gamblin

Qu’ont en commun un comédien et un navigateur? Bien plus qu’on le croit. Le sport, comme le théâtre, sont des disciplines-passions. Toutes deux requièrent de la persévérance, de l’entraînement, une pugnacité certaine, l’envie de se dépasser.

Texte et propos recueillis par Julia Jeanloz

Dans “Je parle à un homme qui ne tient pas en place”, Jacques Gamblin nous livre sa correspondance avec le navigateur Thomas Coville, alors en lice pour le record du monde à la voile en solitaire: l’histoire de deux hommes dont les solitudes se rencontrent au fil des échanges intimes traversés par des notes d’humour. Les deux comparses se connaissent depuis à peine une année, et pourtant, Jacques Gamblin fait partie des cinq privilégiés à qui Thomas Coville a donné l’e-mail du bord. De là naîtra une amitié hors norme entre un homme à terre et un homme en mer…

En 2014, après trois échecs, Thomas Coville s’est lancé une nouvelle fois à l’assaut du record du tour du monde en solitaire. Durant trente jours, Gamblin lui écrit sans relâche, le soutenant au long de l’itinéraire. D’abord timidement, avec économie, l’homme de théâtre raconte sa tournée en France, narre des épisodes de sa vie quotidienne. Se heurtant à un silence radio de la part de son interlocuteur des mers, Gamblin est pris de doutes: Coville reçoit-il ses mots? Si oui, comment? La relation à l’autre en dit long sur la relation à soi.

Pourtant, la tentative sportive de Coville se solde à nouveau par une défaite. Après près de deux semaines, contraint de faire demi-tour à cause de l’anticyclone de Sainte-Hélène, Coville abandonne et se manifeste enfin à Gamblin. Et soudain, le héros mis à mal dans son périple maritime renaît sous la forme de l’écrivain. L’occasion, pour Coville, de se questionner sur sa relation à la victoire et à l’échec à travers des paroles émouvantes, probablement cathartiques aussi.

De cet échange naît le spectacle “Je parle à un homme qui ne tient pas en place”. Sur les planches – comme devant la caméra –, Gamblin brille par son ingéniosité. Le co-auteur et interprète de “Je parle à un homme qui ne tient pas en place”, qui a remporté en 2018 le Molière du comédien pour “1 heure 23’14” et 7 centièmes”, propose un spectacle qui témoigne d’une confiance étroite dans la relation humaine.
Rencontre.

À quel moment l’idée de votre dernier spectacle a-t-elle germé dans votre esprit?
Jacques Gamblin: Quand j’ai relu tous ces courriers plus d’un an après. Je me suis dit que c’était une histoire rare, qu’il y avait quelque chose à transmettre avec cette histoire d’amitié. D’autre part, il y avait comme une dramaturgie naturelle dans les évènements qui se produisaient sur ces trente jours. Le fait qu’il ne me répondait pas, au début, faisait qu’il y avait du suspense, qui est toujours indispensable quand on veut faire un spectacle. Ensuite, il a fallu faire relire tous ces textes à Thomas et lui proposer de faire du théâtre avec, ce qu’il a accepté. Mais ce n’est pas une écriture qui était destinée à cela au départ.

Dans votre livre éponyme, vous mentionnez le fait d’écrire sans attendre de réponse en retour. À quelle fragilité vous exposez-vous à travers cette démarche?
C’est très bizarre, vous savez, le silence. Je crois que tout le monde connaît ça. Quand on laisse un message à quelqu’un et qu’il ne répond pas, on se pose deux questions: Est-ce qu’il l’a reçu? Et, s’il l’a reçu, comment l’a-t-il reçu, pour ne pas me répondre? Est-ce qu’il n’avait pas le temps, que ces courriers-là ne lui donnaient aucun plaisir? Évidemment, c’était extrêmement fragile. J’ai commencé tout doucement à l’accompagner dans son record. À un moment donné, j’ai dit: dis-moi juste si tu reçois, un petit oui. J’avais des indices, une captation vidéo qui me permettait de savoir qu’il recevait mes messages. Plus tard, il m’a envoyé un SMS très fort. Mais cette inquiétude-là, elle se renouvelait quotidiennement, car ce n’est pas parce qu’il a reçu hier qu’il va recevoir aujourd’hui. Ça met en jeu la relation et ce besoin de l’autre. On ne sait rien de l’autre s’il ne communique pas. Ça donne de la fragilité à l’écriture et à la relation. Le spectacle témoigne de ça, aussi. Parce que c’est un spectacle pieds-nus, c’est un spectacle où il y a du dévoilement. Quelque chose qui se présente à nous, qui es de l’ordre de la vérité, cette parole entre ce deux hommes, qui parlent vrai.

Votre titre, c’est “Je parle à un homme qui ne tient pas en place”. Dans quelle mesure cet homme qui e tient pas en place fait aussi référence à vous?
Bien sûr, je suis aussi quelqu’un qui aime mouvement. Dans l’écriture, dans mes spectacles, ça se voit. Quand on parle à l’autre, on se parle aussi à soi-même. On tente de valider, dans ce qu’on dit à l’autre, des propos qui nous concernent. On cherche, à travers le regard de l’autre, une validation de ce qu’on est en train de lui dire. C’est quand même souvent vrai, dans la communication. Elle sert à se connaître soi-même. C’est une sensation que j’ai eue en naviguant. En donnant une position, on n’est déjà plus à cette position, même s’il y a très peu de vent et qu’on avance très lentement. Le titre vient aussi de là. J’aime bien, quand je suis en mer, imaginer que les gens, ma famille, mes amis ne savent pas tout à fait où je suis. C’est si rare avec les moyens de communication actuels. Ça me rend plutôt joyeux de ne plus être là où il est dit que je suis au moment où je le dis.

En termes de caractère, l’un comme l’autre, on est des gens qui bougeons beaucoup de par notre métier. Je suis beaucoup en mouvement, en tournée ou en tournage. Et aussi, parce que je ne tiens pas en place dans ma tête. Je suis toujours à penser à de nouvelles idées de jeu, de spectacle. Donc, il y a une forme de miroir dans cette écriture, je suppose. À un moment donné, il le reçoit comme tel et il dit que c’est ça qui lui fait du bien. Au moment où ça tombe, ça tombe fort. C’est-à-dire qu’il a l’impression, pour la première fois, d’être entendu, au prix de ne pas avoir besoin d’expliquer ce qu’il est en train de vivre. C’est aussi ça, l’alchimie d’une relation!

Je parle à un homme qui ne tient pas en place

Le 29 janvier à 20h, Le Reflet – Théâtre de Vevey
Le 31 janvier à 20h, Théâtre de Beausobre, Morges

www.beausobre.ch