Je me demande où tout ça va nous mener, mais on verra bien quand on y sera après tout

Ce sont des personnages empreints de naïveté, de philosophie, ou peut-être de ce typique flegme britannique que la Cie Paradoxe convie à sa Soirée anglaise. Imaginée par la metteuse en scène Nathalie Pfeiffer, la pièce se construit autour de monologues de l’auteur contemporain Alan Bennett. Les Soirées commenceront au Théâtre des Trois-Quarts à Vevey, lieu de leur création, et continueront à l’Oxymore à Cully, puis à Moudon ainsi qu’au Café-Théâtre de l’Odéon à Villeneuve.

Texte: Katia Meylan
Photos: Jean Claude Boré

Ils n’étaient pas destinés à se rencontrer mais Nathalie Pfeiffer en a décidé autrement. Avec l’aide de son assistant metteur en scène Nicolas Ruegg, elle fait discuter quatre Moulins à parole sélectionnés parmi les textes d’Alan Bennett, s’inspirant des comédiennes et comédiens avec qui elle travaille régulièrement. Nous rencontrons la troupe en novembre lors d’une première lecture des textes autour de la table, « à l’étape des questions plus que des solutions », comme le résume Jean-Luc Giller, le doyen de la troupe.

Grâce à cette méthode de travail entreprise en amont, l’équipe a la chance de construire ensemble les liens entre les personnages et chacun·e est encouragé·e à apporter sa vision du texte. Avant de commencer la lecture, les discussions vont bon train: « J’ai pensé qu’on pourrait plutôt être dans les années Thatcher », « J’imagine bien Leslie en punkette »… Puis les quatre personnages hétéroclites se mettent à dialoguer.

On les rencontre au fil de leurs bouts de vie, assis au fond du magasin d’antiquités avec Célia, brocanteuse de son état.

Un rôle qui semblait taillé pour Nathalie Pfeiffer! En effet, elle nous confie avoir été tapissière avant d’être comédienne. « Je l’ai vécu. Célia est comme ces vieux commerciaux qui ne perdent jamais le nord. Elle va chez une connaissance mourante et évalue tout de suite ce qu’il y a à acheter. C’est un travers, mais on ne peut pas lui en vouloir, ça fait partie de l’excitation du métier! ».

« Sa pauvre petite menotte. Comme une feuille morte. Tragique. Très jolie table de chevet, avec des motifs sculptés ».  Célia

La première à entrer dans la brocante est Leslie, une comédienne investie, qui campe à son insu un rôle de figurante de film érotique. Bien que Leslie « n’ait pas inventé l’eau tiède », son interprète, Coralie Garcia, la trouve touchante. « J’ai envie de trouver la naïveté en moi plutôt que de jouer une cruche », réalise-t-elle.

Là aussi, une expérience personnelle alimente le jeu: après avoir failli se faire arnaquer dans un casting, la jeune comédienne reprend son texte et le voit sous un autre jour. « Qu’est-ce que la naïveté finalement? On est tous naïf et on peut très bien, malgré ce qu’on a vécu, donner aux autres le bénéfice du doute ».

« J’aurais bien aimé parler du rôle avec quelqu’un, mais Bob m’a dit qu’ils étaient tous partis sur le hors-bord tourner des prises muettes de la côte ». Leslie

Ni elle ni Célia n’émettent de jugement sur ce qui leur arrive. Elles vivent de la même façon les choses ordinaires comme les choses abracadabrantes, au fur et à mesure. Tout comme la prochaine cliente qui ne tarde pas à arriver. Employée au rayon blanc d’un grand magasin, Mlle Fozzard a une vie plutôt vide, en dehors des chaussures dans lesquelles elle met toute sa coquetterie et de ses petits rendez-vous hebdomadaires chez le podologue. Alors quand ce dernier lui annonce qu’il déménage, vous imaginez le chamboulement! (hochements de tête compatissants des deux autres). Heureusement, son remplaçant, M. Dunderdale, a vite fait de la rassurer en démontrant son expérience. Le fait qu’il ait des douleurs aux reins et que Mlle Fozzard lui rende service en marchant sur son dos avec toutes sortes de chaussures n’est même pas un mal, les séances sont gratuites pour échange de bons procédés, et que peut-elle y faire si elle se fait railler par ses collègues?

« Si les personnages n’émettent pas de jugement sur ce qu’ils vivent, le public lui ne va pas s’en priver, mais il va peut-être se rendre compte que finalement il n’y a pas d’autre règle que ce qu’on s’empêche ou s’autorise de faire », analyse Isabelle Marchand, qui interprète la drôle de Mlle Fozzard.

« Les gens ça leur plaît pas quand on a une vie à soi, ou en tout cas une vie à soi qu’ils n’avaient soupçonné. Et quand ils la découvrent, ils trouvent ça choquant. C’est drôle, je n’avais jamais pensé que j’avais une vie ».  Mlle Fozzard

À côté de ces trois femmes qui se racontent, un homme se tient entre la boutique et le public, entre la réalité et le rêve. Devenu chauffeur d’une vieille dame, il a arrêté sa vie sur une histoire d’amour. Sans apporter de clé, le personnage de Jean-Luc Giller émeut par sa blessure qui l’a rendu transparent, comme le comédien émeut par son jeu sincère.

« L’idée n’est pas de prémâcher l’expérience du public en donnant une explication à toutes les connexions entre les personnages. Si chaque spectateur sort avec une version différente de ce qu’il a vu, c’est que l’on a bien travaillé! J’aime beaucoup lorsque des histoires se racontent sur un premier niveau, et que l’effet global donne une autre impression », s’enthousiasme Nicolas Ruegg.

« De temps en temps aussi, elle me demande mon avis. Je préfère répondre le plus laconiquement possible car, la plupart du temps, je ne pense rien, ayant vu beaucoup de choses étranges ». Le chauffeur

Quatre quarts de vies ordinaires se croiseront donc sur une scène digne d’une caverne d’Ali Baba, puisque Nathalie Pfeiffer, déformation professionnelle oblige, imagine déjà composer le décor d’un délectable désordre:

« J’espère faire des partenariats avec des brocanteurs, et je ferai une liste des objets que le public pourra acheter! » promet-elle, ajoutant une dimension inédite à sa pièce.

Une soirée anglaise

Les 28 et 29  février et 1er mars 2020
Théâtre de l’Oxymore, Cully

Le 20 mars 2020
Théâtre de la Corde, Moudon

Les 1er et 3 mai 2020
Café-Théâtre de l’Odéon, Villeneuve

www.cieparadoxe.ch
www.oxymore.ch