Œuvres inimprimées mais livres à part entière

Stéphan Landry, Carnet de Rome [A Roma, arôme]. Bibliothèque nationale Suisse, Berne

Pour sa première collaboration avec le MAMCO, la Fondation Martin Bodmer de Cologny vous permet d’accéder, jusqu’au 25 août 2019, aux cahiers intimes de divers philosophes, écrivains et artistes d’hier et d’aujourd’hui. “Uniques: cahiers, écrits, dessinés, inimprimés” est une exposition graphique, très visuelle, à découvrir et, surtout, redécouvrir…

Texte: Kelly Lambiel

Des pièces rares
La plupart des objets exposés sont, comme c’est souvent le cas à la Fondation Bodmer, montrés pour la première fois au grand public. Inédits dans toutes les acceptions du terme, ils présentent par ailleurs, comme c’est souvent le cas au MAMCO, la particularité d’être étonnamment esthétiques. Les écritures sont soignées, les dessins réalisés avec une attention minutieuse, la mise en page régulière, on croirait presque avoir affaire à des textes imprimés, à l’image des notes de cours du philosophe Philippe Lacoue-Labarthe dont les cahiers sont d’ailleurs à l’origine des recherches qui ont conduit à l’élaboration de ce projet. Détrompez-vous pourtant, l’originalité de cette nouvelle exposition temporaire tient précisément au fait de ne vous proposer que des manuscrits qui, pour la plupart, n’ont jamais été édités ou publiés et sont donc totalement inconnus en dehors des cercles de chercheur·euse·s, spécialistes et collectionneur·euse·s passionné·e·s d’art ou de littérature.
L’une des vitrines phare est ainsi sans conteste celle qui réunit les carnets de notes de Martin Bodmer lui-même, rédigés au crayon noir, et dans lesquels il a consigné ses considérations intellectuelles sur l’avenir de sa bibliothèque et sur le concept de Weltliteratur. Il est touchant d’avoir accès à des textes rédigés de sa main et de suivre, en quelque sorte, le fil de sa réflexion. Comme pour d’autres objets présentés, il s’y dessine une tentative de structuration intellectuelle, puisqu’on peut remarquer que certaines phrases, les plus importantes, sont, lors de ses relectures, soulignées au crayon rouge.

Martin Bodmer, Sans titre [Carnets de notes], 1930-1946, Fondation Martin Bodmer, Cologny

On comprend alors que pour lui, la bibliothèque est avant tout une façon de penser et non pas de stocker le savoir. Il ne s’agissait pas pour lui d’acheter tous les livres du monde mais, bien au contraire, d’opérer des choix qui, à l’image d’une synecdoque, seraient des éléments capables de rendre compte du tout.

 

 

Une construction matérielle et intellectuelle

Arthur Schopenhauer, “Die Welt als Wille und Vorstellung”, 2e édition, 1844, Fondation Martin Bodmer, Cologny.

Uniques, comme l’indique le titre de l’exposition, ils le sont d’abord parce qu’ils n’existent qu’en un seul exemplaire, celui-là même que vous aurez sous les yeux, mais aussi parce qu’ils manifestent une certaine originalité plastique, qu’ils aient été ou non créés de toutes pièces par la main d’un·e artiste ou d’un·e philosophe. Comme le précise Thierry Davila, commissaire scientifique de l’exposition, “ce ne sont pas de simples brouillons” sur lesquels se déroulerait librement la pensée, souvent capricieuse et hasardeuse, “ils constituent des livres à part entière”. L’impression visuelle produite par l’observation des différentes écritures et des croquis qui les composent ne fait d’ailleurs que corroborer cette thèse puisque pratiquement aucune rature ou imprécision ne peuvent y être décelées. Ces carnets ont donc été structurés, organisés, parfois même entièrement réalisés, de manière précise et détaillée. Ils sont, en quelque sorte de véritables “lieux de pensée”, explique Thierry Davila qui illustre son propos avec l’exemple du “Monde comme représentation” d’Arthur Schopenhauer. Il se trouve en effet que le philosophe a expressément demandé à son éditeur d’imprimer ses trois volumes de texte en glissant une page blanche entre chaque feuille imprimée. De cette façon il a rédigé, à la main, dans chaque volume, le texte du volume à venir. L’imprimé devient ainsi, à son tour, un ininprimé, unique et inédit.

Julije Knifer, Sans titre [1996 5.VIII], 1996-2002, MAMCO, Genève

Une articulation thématique

Lorsque l’on pénètre dans l’exposition, on est tout de suite attiré·e par les couleurs et les dessins qui émanent des différentes vitrines. On remarque effectivement que chaque objet présente des caractéristiques similaires à celles de ses voisins et entre en résonance avec ces derniers sur le plan formel, conceptuel, plutôt que chronologique. Neuf catégories sont ainsi déployées, intitulées Philosophies, Journaux, À bords perdus, Archives du quotidien et autres mémoires, Alphabets, Naturalia et mirabilia, Finalement un objet, La vie dans les espacements, et Une détresse extrême, chacune mettant en lumière un traitement spécifique accordé au cahier qu’il soit perçu comme un support, une oeuvre d’art ou même un compagnon de route. Ce choix scénographique permet ainsi que se côtoient, lorsque des considérations morphologiques le permettent, peintres et écrivains d’ici ou d’ailleurs, œuvres millénaires et contemporaines, artistes moins célèbres et patronymes illustres plus régulièrement cités. De cette manière on peut observer, parfois côte à côte, des pièces aussi rares que délicieuses, à parcourir visuellement plutôt qu’à disséquer intellectuellement, telles que les recherches manuscrites, quasiment inconnues du monde intellectuel car longtemps cachées par la Fondation afin de pouvoir les étudier en priorité, du scientifique Isaac Newton sur la foi originelle dans le christianisme. Le “Mémoire présenté à M. de Mably sur l’éducation de son fils”, rédigé suite à une commande faite à Jean-Jacques Rousseau alors que celui-ci n’est pas encore le Rousseau de l’ “Émile”, constitue lui aussi un document singulier. Dans une invitation à regarder plutôt que déchiffrer, c’est ici l’objet même qui intéresse plutôt que le contenu qu’il présente, aussi savant et substantiel soit-il. “Tout l’objet de cette exposition, mentionne Thierry Davila, est de donner à ces objets une vie pelliculaire, en surface”.

 Peter Downsbrough, “Of Political Assets”, 1982, collection de l’artiste, Bruxelles

Ailleurs, on peut voir les cahiers de l’artiste américain Peter Downsbrough dans lesquels l’espace laissé au blanc de la page est tout aussi significatif et structurant que celui accordé aux visages découpés et collés de Lady Di et son époux, le prince Charles, ou de Margaret Thatcher. À l’inverse, on peut remarquer chez l’artiste croate Julije Knifer un besoin d’occupation totale de l’espace. Dans ce qu’il nomme lui-même son “journal banal”, point de considérations personnelles ou sentimentales, seules se font manifestes ses observations et remarques sur le quotidien. Là encore, ce n’est pas tant le sens des mots qui importe mais plutôt leur potentiel ornemental. Le résultat, composé de blocs denses et colorés, faisant presque oublier la dimension scripturale de l’oeuvre, imprimé en très grand format sur le fond d’une vitrine est hypnotisant.

Des livres d’artistes
Des ouvrages plus singuliers sur le plan esthétique sont également à découvrir, tels que les leporellos, comprenez livres accordéons, et les cahiers emplis de signes, de lettres et de symboles de l’artiste Etel Adnan, le “Codex Testeriano” utilisé par les religieux et missionnaires pour enseigner le catéchisme en Nouvelle-Espagne lors de la conquête de l’Amérique latine à l’époque coloniale, les “Observations on Mount Vesuvius, Mount Etna, and Other Volcanos” de l’aristocrate et vulcanologue Sir William Douglas Hamilton présentant de magnifiques planches illustrées ou encore les recueils de recettes de cuisine de l’artiste américaine Dorothy Iannone, illustrées jusqu’à saturation de dessins sensuels ou d’autoportraits réalisés au feutre et agrémentés de remarques personnelles et d’allusions sexuelles. Dans un registre tout aussi étonnant et non moins sulfureux, on peut observer le carnet d’épicerie rouge, véritable paysage mental de l’auteur, poète et peintre romand, détenteur du prix Goncourt, Jacques Chessex. Dans ce document sont compilés des notes, articles de journaux, collages, croquis et poèmes, témoins directs des
obsessions de l’écrivain qui, juste avant son décès, s’était particulièrement intéressé à la figure du marquis du Sade comme l’illustre son dernier roman “Le dernier crâne de M. de Sade”. Le romancier partageait effectivement avec ce dernier une certaine fascination pour le sexe, pour le lien qui unit Éros et Thanatos et pour sa dimension aussi bien profane que sacrée. M. Davila complète cette explication en rapportant le fait qu’à la fin de sa vie, tout comme le marquis, Chessex avait entretenu une liaison torride avec une jeune fille mineure, dont ce carnet se fait le récit, raison pour laquelle a longtemps pesé sur lui une interdiction totale d’être montré.

Frédéric Bruly Bouabré, Sans titre [“L’Ouvrage des hommes tombé dans l’oubli…”], 1975, Galerie André Magnin, Paris

Une approche expérimentale
D’autres œuvres présentent quant à elles des démarches pour le moins originales, intrigantes, qu’il est savoureux de découvrir. Ainsi, Henri- Frédéric Amiel a entrepris de rédiger un journal intime de très grande envergure, presque minuté et surtout, d’un “ennui total” selon les dires du commissaire d’exposition. Pourquoi? Parce que l’auteur lui-même s’ennuie, se désespère de son sort, est un neurasthénique convaincu. Ce qui l’a intéressé dans cet ouvrage c’est donc, d’une part, son graphisme puisque le texte est relativement bien structuré et, d’autre part, sa copie, “faussement idiote, faussement superficielle” réalisée par Gérard Collin-Thiébaut qui découvre le texte au fur et à mesure de sa reproduction même, aujourd’hui encore. Ce journal a fini par prendre la place de son propre journal qu’il a cessé de rédiger, comme si l’intimité d’Amiel se substituait à la sienne et comme s’il devenait Amiel en le copiant. Par ce geste, il montre que la copie finit par échapper au modèle original et devient une oeuvre à part entière. Parmi d’autres, sont visibles aussi quelques pages sur les sept cents que compte l’oeuvre de l’auteure suisse Constance Schwartzlin-Berberat. Son journal, rédigé sur des supports qu’elle parvient, tant que mal, à récupérer et assembler alors qu’elle est internée en hôpital psychiatrique, montre une approche particulière de la langue. En effet, aucune ponctuation ici, ni respect des règles grammaticales ou orthographiques, et des lettres qui parfois s’étirent, se penchent ou des mots posés sur le papier dans une dimension verticale plutôt qu’horizontale. Il faut savoir qu’à cette période, la diariste, complètement isolée, trouve dans l’écriture un refuge et dans la langue le moyen d’organiser ses pensées pour donner du sens à son existence.

Claude Rutault, 1974 IV, 1974, collection de l’artiste, Vaucresson

Une sensibilité à fleur de page
Enfin, certaines pièces sont dotées d’une histoire touchante, émouvante, comme le sont les cahiers de l’artiste suisse et représentante de l’art brut Aloïse Corbaz, longtemps internée en hôpital psychiatrique, ou le petit Moleskine de Wajdi Mouawad dans lequel un texte intime et percutant, rédigé parfois en rouge, d’autres fois en noir, tantôt en français, tantôt en arabe, apparaît comme dessiné, témoin des blessures du dramaturge et de ses tentatives de compréhension du monde. En plus d’être passionnante, l’exposition vous réserve quelques surprises de taille puisqu’elle s’est dotée d’une tablette numérique tactile de très grand format permettant de visualiser de près les objets présents dans les vitrines. À noter que, sur la durée de l’exposition, les pages des ouvrages présentés seront à plusieurs reprises tournées afin de vous permettre d’accéder et admirer plus qu’une simple et même double page. Une bonne raison de venir la revoir.

Uniques – Cahiers écrits, dessinés, inimprimés
Fondation Martin Bodmer, Cologny
Jusqu’au 25 août 2019
www.fondationbodmer.ch