XIMEI: Une lucarne poignante sur le scandale du sang contaminé et le stigmate du VIH en Chine

La 17e édition du Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève s’est achevée mi-mars, alors que la plupart des séances affichaient déjà « complet » avant l’ouverture. De renommée internationale, le festival est l’un des principaux événements dédiés aux droits humains à faire du cinéma son mode d’expression. Parmi les films les plus attendus, XIMEI (2019), un documentaire d’Andy Cohen et Gaylen Ross (AC Films), y était projeté dans le cadre d’une première mondiale. Il n’a pas manqué de bouleverser le public présent, unanime. Actuellement, XIMEI est à la recherche d’une distribution sur le plan international.

Texte: Julia Jeanloz

XIMEI, de Andy Cohen et Gaylen Ross, AC Films (2019)

Une campagne de récolte de sang dans la province du Henan contribue à la propagation du VIH à large échelle, dans les années 1990
Dans les années 1990, au cours d’une campagne du gouvernement chinois visant à encourager ses citoyen·ne·s à vendre leur sang dans la province du Henan, donneur·euse·s et bénéficiaires sont infecté·e·s par le virus du sida, à la suite des conditions sanitaires déplorables dans lesquelles ces dons se déroulent. À l’époque, la maladie, ses symptômes et ses vecteurs de transmission sont méconnus. La strate la plus pauvre de la population, essentiellement composée de paysans, se presse au portillon pour donner son sang, contre l’équivalent de 0,45 cts de dollars, une activité nécessaire pour de nombreuses familles. Par la suite, les poches de sang contaminé sont injectées aux bénéficiaires nécessitant une transfusion. Ceux-ci n’ont pas connaissance que le virus leur a été injecté. Parce que la prévention est marginale à cette époque, ces personnes ont des rapports sexuels non-protégés et contribuent à la propagation du VIH. Bout à bout, ces phénomènes favorisent une transmission du virus à large échelle, si bien que ce drame sanitaire se mue bientôt en épidémie.

Ai Weiwei et Ximei au FIFDH. Photo: Miguel Bueno

XIMEI au FIFDH, donner une voix à celles et ceux qui n’en ont pas
Ce long-métrage, dont le producteur exécutif n’est autre que le célèbre artiste chinois engagé Ai Weiwei, raconte l’histoire de Liu Ximei, une chinoise de la province d’Henan qui se bat pour faire reconnaître les droits des personnes de sa région atteintes du VIH. Dans le film d’Andy Cohen, Ximei a des airs de dissidente, de super-héroïne moderne.

« Mi-humaine, mi-fantôme » sont les mots utilisés par l’une des protagonistes du documentaire, séropositive, pour se décrire. Autant dire que la formulation est lourde de sens quant à l’ampleur de la stigmatisation dont font encore l’objet les personnes séropositives en Chine. D’ailleurs, le film n’est pas frileux en séquences pour le souligner: la réticence voire le refus de certains hôpitaux à prendre en charge une personne séropositive, l’abandon d’un enfant comme résultat d’un calcul socioéconomique pragmatique, pour se soustraire au risque de perdre son emploi et à la nécessité de lui payer un traitement onéreux, l’évocation par les malades du suicide de leurs pairs…

Que dire aussi en constatant que les effets secondaires des médicaments chinois prescrits et les conditions de soins prodiguées par le gouvernement donnent tout leur sens à l’expression « le remède est pire que le mal »? Le film le transmet avec brio: d’après Ximei, s’en remettre à l’industrie pharmaceutique chinoise, s’agissant du traitement du VIH, est un pari dangereux en raison des redoutables effets secondaires de ses médicaments. De plus, constater la vétusté de certains hôpitaux de province ou des infrastructures des chambres que doivent occuper les patient·e·s porteur·s·e·s du VIH fait germer de sérieuses préoccupations quant à leur salubrité et à l’observance stricte des règles d’hygiène parmi le personnel.

XIMEI, de Andy Cohen et Gaylen Ross, AC Films (2019)

La politique du « mieux vaut couvrir que guérir »
À la fin du film, Andy Cohen prend la parole et nous apprend que les sept années de tournage ont été ponctuées par un certain nombre de tentatives du gouvernement pour leur mettre des bâtons dans les roues: espionnage du téléphone, de la messagerie et confiscation de la carte mémoire de la caméra sont quelques exemples des méthodes employées pour faire pression sur l’équipe de tournage.

Cette censure exercée par le gouvernement chinois transparaît aussi de manière écrasante dans le film, alors que des membres du gouvernement ou des personnes déléguées essaient de contraindre Ximei au silence, fliquant ses moindres faits et gestes, lui dérobant son téléphone et tentant de fermer l’association qu’elle a créée pour venir en aide aux victimes de cette épidémie.

Aujourd’hui, ce film traite d’un sujet plus que jamais actuel: près de 30 ans après la première épidémie, le sida continue de nécroser la Chine. En témoigne le scandale qui a éclaté en février 2019 sur les 12’000 poches de sang infectées et qui ont dû être retirées de la circulation par les hôpitaux. Ce dernier pose bien évidemment la question de la systématique des tests sérologiques de dépistage pré-transfusionnels et du statut de la Chine face à la législation internationale.

XIMEI
D’Andy Cohen et Gaylen Ross, AC Films (2019).