Et après nous, que restera-t-il?

Pink Flamingos and crystalline formations on lake Magadi, Kenya (1°44’ S, 36°17’ E).

Éveiller les consciences sur la situation dans laquelle se trouve la Terre, certes. Mais éveiller les consciences, avant tout, sur le rôle que nous pouvons encore jouer pour y remédier, tel est le message transmis par Yann Arthus-Bertrand à travers « Legacy: une vie de photographe ». Une exposition à découvrir à la Fondation Opale de Lens, en Valais, jusqu’au 31 mars 2019.

Texte: Kelly Lambiel

L’écologie, le développement durable et la préservation de la planète sont des thématiques aujourd’hui très en vogue. Toutefois, entre discours alarmistes et mesures, osons le dire, trop souvent fumeuses et inefficaces, le souci écologique, pourtant fondamental à l’heure actuelle, n’a de prise que sur une minorité de consommateur∙trice∙s. Et si la solution n’était ni politique, ni financière, ni moralisante? Et si elle était tout simplement de nature artistique? Esthétique? Sensible? Spirituelle? Profondément humaine donc.

Maasai. Cérémonie de l’Eunoto, assurant le passage de la condition de guerrier à celle d’homme mur.

Cette hypothèse est au centre des préoccupations de la Fondation Opale de Lens qui, à travers le dialogue entre l’art contemporain et l’art aborigène, propose de mettre en lumière des thématiques universelles qui, depuis des temps immémoriaux, préoccupent l’Homme. En effet, l’une des fonctions de l’art, qu’il soit ancestral ou actuel, est de représenter la réalité afin de la rendre différemment intelligible. Cette représentation matérielle du monde, appréhensible par les sens, se transforme alors en vecteur permettant à l’humain de se reconnecter avec ce qui l’entoure et de repenser sa place. Afin d’illustrer cette idée forte, pour sa première exposition, la Fondation s’est tout naturellement tournée vers le photographe engagé Yann Arthus-Bertrand. « Nous avons souhaité montrer la beauté de notre Terre, sa fragilité, et aussi parler de transmission » explique Bérengère Primat, présidente et mécène de la Fondation. Le message fait mouche, et le pari est gagné! C’est que face à ces quelques 280 œuvres imprimées en grand, voire très grand format, on se sent à la fois petit et important.

Dans cette première rétrospective mondiale sont visibles plusieurs étapes de la carrière du photographe. On peut ainsi admirer les premiers clichés d’un jeune homme parti au Kenya avec son épouse pour vivre son rêve et étudier les lions. La majesté des plaines d’Afrique, la beauté de ses habitant·e·s, la puissance et la douceur des félins qu’il immortalise durant plusieurs années ont été pour lui une première et déterminante sensibilisation à l’activisme et la cause environnementale. Admiratif devant le spectacle de la nature, désireux de garder une trace de la splendeur de ces paysages, Yann Arthus-Bertrand réalise les époustouflants et très graphiques clichés aériens de sa série « La Terre vue du ciel ». Plutôt que de mettre uniquement le focus sur les désastres commis et pointer vers nous un doigt accusateur, ses photographies ont, au contraire, le don de nous émouvoir et de nous rendre sensibles à la nécessité de préserver la beauté de notre planète. En attirant notre attention sur sa fragilité face aux menaces qui pèsent sur elle, elles nous mènent à nous positionner sur une question fondamentale: sommes-nous prêt∙e∙s à perdre tout ça?

Kladruber horse, Ellenai. Royal stables, Copenhaguen, Denmark

Le photographe ne nous abandonne pas à cette interrogation mais tente, via son travail sur l’image, une ébauche de solution. Ainsi, mêlé·e·s à ses merveilleux paysages on se laisse également surprendre par ses portraits de français∙es de tous milieux qui rendent compte de la richesse et de la diversité qui font un pays comme la France. On découvre aussi son projet « Bestiaux » sur lequel il a travaillé de façon obsessionnelle et qui lui a permis de faire l’étude du lien qui unit l’homme et l’animal, le propriétaire et sa bête promise à l’abattoir. On assiste à la projection de « Human », film d’une grande force, présenté notamment à l’Assemblée des Nations-Unies en 2015, pour lequel il a interrogé de nombreuses personnes de toutes origines et de tous âges sur leur vie, leurs rêves et leurs blessures. On a, enfin, le privilège de voir et entendre quelques témoignages issus de son nouveau projet en cours de réalisation, « Woman », qui se focalise, lui, sur la place de la femme dans la société. Le passage qui nous est présenté revient sur les histoires de vie d’une quarantaine de valaisannes qui nous livrent, non sans émotion quelques bribes de leur vécu.

On comprend ainsi que le message délivré par Yann Arthus-Bertrand est donc avant tout porteur d’espoir. Plutôt que d’écraser notre espèce sous les reproches et les discours pessimistes, il met en avant l’idée qu’un vivre ensemble est possible, il attire notre attention sur le fait qu’il est important pour l’humain de renouer le contact avec la nature, et, surtout, il nous donne envie de le faire.

« Graveyards in Between » , 2017 © Robert Fielding, Mimili Maku Arts

Ainsi, son travail trouve tout naturellement sa place au sein de la Fondation Opale, dont le nom rappelle une légende liée au dieu créateur des peuples anciens d’Australie qui, eux, ont su maintenir intact ce lien précieux avec la Terre. Avec « Legacy » et l’exposition des photographies de Robert Fielding qui occupe, certes, un espace plus restreint mais dont les interrogations portant sur la relation entre tradition et modernité au coeur du désert central sont tout aussi évocatrices, la Fondation relève brillamment le défi de faire revivre le site imaginé par Jean-Pierre Emery. Sur les bords du lac du Louché de Lens, l’écrin de « verre » peut donc se targuer d’abriter à nouveau, en son sein, une pierre précieuse.

Legacy: une vie de photographe

Fondation Opale, Lens
Jusqu’au 31 mars 2019
www.fondationopale.ch