No Plan B

Mercredi 10 mars à 20h
En live streaming

 >>Théâtre Benno Besson <<
>> Le Reflet – Théâtre de Vevey <<

ADN Dialect – Les bras plongés dans la vie

La Tour-de-Peilz, 2016, assise sur un transat Place des Anciens-Fossés, je suis venue avec une amie pour revoir Ma vie de Courgette à l’open-air, mais une bande annonce d’une bande d’ados attire mon attention. Genre! Elle claque avec ses travelling caméra sur le lac Léman, ses jeunes qui font du parkour et de la danse, ça a tout l’air d’une équipe qui en veut. Ghetto Jam, ça s’appelle. Mais je ne suis plus une ado et je ne travaille pas encore dans une revue culturelle…

Dans un jardin de La Chiesaz, lors de la présentation de saison 2020-2021 du théâtre Le Reflet de Vevey l’été dernier, plusieurs artistes sont là pour parler de leurs créations. La page 71 du programme papier que j’ai reçu, celle qui est titrée No Plan B, se couvre de petites notes au stylo. Mars 2021 / Le Reflet et Théâtre Benno Besson / création d’une compagnie de la région / élargit le concept de « jam » dans la danse et le jazz… ça serait un bon sujet pour L’Agenda!

Début de cette année; la situation sanitaire ne nous laisse toujours pas savoir si les arts vivants auront la permission de vivre après la date fatidique du 28 février. Est-ce que ça  vaut la peine de ressortir les beaux programmes de tous ces théâtres forcés à l’arrêt depuis plusieurs mois? Pour nos articles, cherchons ailleurs pour l’instant. On m’a parlé de la thérapie par la danse, ça m’attire. Quelques recherches et je tombe sur… ADN Dialect.

Surprise, ces trois temporalités, ces trois énergies se rejoignent en une seule et même personne et son équipe, Angelo Dello Iacono, directeur et chorégraphe de la compagnie ADN Dialect.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Le Clabo, repaire d’ADN Dialect tout proche de la gare de Vevey, est une véritable oasis de créativité. L’endroit est, entre autre, le QG de Ghetto Jam, un projet de médiation culturelle pour les jeunes. Les salles où ils s’entrainent, les tapis où ils apprennent à tomber et à se relever. C’est aussi l’un des lieux de tournage de leurs films, Genre! et Lunarium (2016 et 2017) et de leur récente web-série, Zone D (2020). On sent chez Angelo, qui est au scénario et à la réalisation, une certaine fierté à l’évocation de la série. Et il peut! Comédien∙ne∙s, danseur∙euse∙s, acrobates, tous amateurs, les jeunes ont déployé leurs efforts sans compter pour un résultat en cinq épisodes drôles, prenants, desquels émane leur solidarité et leur amitié.

Quand il n’est pas envahi par les ados, Le Clabo est la salle de répétition d’ADN Dialect. En ce moment, la compagnie y répète No Plan B, un spectacle qui se donnera le 10 mars en streaming live depuis la scène du théâtre Le Reflet. Le spectacle tourne depuis 7 ans (notamment en Amérique Latine et aux USA), mais reste toutefois une éternelle création puisqu’il change de visage à chaque fois, et éclot de l’improvisation des corps et des instruments. Pour ce projet, ADN Dialect s’est entouré du saxophoniste Guillaume Perret, du batteur Maxence Sibille et du bassiste André Hahne également directeur du festival NoVa Jazz. Le principe de No Plan B? Une jam autour du « Mouvodrome », sculpture pyramidale interactive de barres et de cordes élastique, à laquelle jazzmen et danseur∙euse∙s doivent réagir et s’adapter. No plan B est ainsi une métaphore de la vie, une réaction intuitive à un système formaté que le metteur en scène a trop vu, une possibilité d’expression personnelle et collaborative.

Plus qu’un chorégraphe, Angelo Dello Iacono est un moteur, une source d’énergie explosive qui imagine des espaces dans lesquels chaque individualité peut et doit s’exprimer avec sa voix individuelle. Passionné, généreux de son temps, il nous partage ses idées en formulations fortes.

Interview

L’Agenda: C’est en cherchant si la thérapie par la danse existait dans la région que je vous ai « retrouvé ». Vous avez obtenu votre agrégation ASCA et vos séances sont prises en charge… mais pouvez-vous pratiquer cette activité en ce moment?

Angelo Dello Iacono: Plus que jamais! En séances individuelles ou en groupes réduits. ADN Dialect, en tant que compagnie fidèle à ses statuts, veille à ces valeurs. Elle veut réunir là où la société sépare, amener des gens d’horizons différents à collaborer efficacement. On n’a jamais été dans la communication pour cet axe thérapeutique, mais on devient visibles petit à petit. J’essaie de développer ce que j’appelle la « choréothérapie ». Une sorte de massage chorégraphié, une séquence de mouvements qui apaise et qui détend les articulations et les muscles. Le bienêtre est une des branches de la danse à développer, surtout en cette période où on est poussés dans nos retranchements. Les gens ont besoin de toucher, de présences, d’échanges bienveillants, d’hormones, de vie en fait. Quand on a une spiritualité plutôt développée, on ne voit pas la situation actuelle comme une fatalité, on cherche à réagir, à voir quelle pourrait être l’opportunité à saisir, la leçon à en tirer.

Photo: Gregory Batardon

Ghetto Jam, l’espace de médiation culturelle qui sensibilise les jeunes aux métiers de la scène, est lui aussi resté actif cette année! Comment ce projet a-t-il commencé?
Ghetto Jam est né au sein des établissements secondaires de la Riviera. À 35 ans, un danseur se sédentarise, fonde une famille, s’établit dans une région. Avec mon diplôme en arts visuels, j’ai commencé à enseigner la branche dans les écoles. Un jour, sachant que j’étais chorégraphe d’ADN, un directeur m’a proposé de dépoussiérer un peu la remise des diplômes. J’ai répondu pourquoi pas, on était à Pâques, on avait quoi? dix jours! On a créé le projet MDR, Music and Dance Random. Chaque classe a eu ses personnalités qui se sont inscrites. Vous savez, c’est pas dans le programme scolaire que les virtuoses dans un sport ou dans un instrument vont briller. On a mis ça en scène, mélangé au discours officiel, et ça a donné un spectacle qui a surpris. Les jeunes disaient qu’on avait « carbonisé le théâtre »! C’est resté dans les mémoires. En discutant avec les directeurs des établissements par la suite, on est tombés d’accord sur le fait qu’il fallait pérenniser le projet Ghetto Jam car il répondait à un besoin social.

Zone D
Tous les épisodes sont disponibles sur le site d’ADN Dialect

Comment l’avez-vous pérennisé et avec quelles valeurs?
J’ai préféré le faire hors cadre scolaire, pour éviter d’avoir à soumettre à la direction les décisions artistiques et surtout pour plus de liberté avec les horaires et l’agenda, véritable casse-tête déjà à l’âge de l’adolescence. L’école c’est une institution très à l’ancienne, vous savez. Avec de nombreux collègues enseignants dont je salue les efforts progressistes, nous tombons d’accord pour dire qu’elle est importante mais hélas parfois inadaptée à la jeunesse de ce siècle, à ses facultés cognitives, à son biorythme, les polémiques sont vives à ce sujet. Les défis de ce temps ont changé, mais je ne suis pas sûr que l’école et le programme scolaire suivent en adéquation. Avec le comité de la compagnie, on est très attentifs à ce qui se passe; l’adolescence c’est compliqué. La génération actuelle est défenestrée sur les Smartphones. Il y a un taux de dépression juvénile qui ne fait pas débat et ce n’est pas normal. Nous, ont dit « Parlons-en! » Avec ma compagne Marion, nous sommes entourés de jeunes dont certains sont en permanence au fil du burnout. Leur potentiel est immense, mais il peine à être perçu car c’est à eux de se conformer tout le temps. Cela dit je ne suis contre rien. Je suis pour que l’école évolue, pour que le potentiel des individus se révèle. Mais aussi maintenir un lien générationnel important, vivre des expériences sensorielles et développer l’intelligence intuitive, bref! Compléter ce que leur apporte l’école. C’est ça Ghetto Jam.

Qui fait partie de la bande?
Ceux qui en veulent grave! Ghetto Jam c’est un défi. Il y a des cascades, des entraînements intenses. Je ne dis pas qu’il faut être un athlète, on ne regarde pas le physique, ni l’origine, ni la couleur, rien de rien. Ce qu’il faut c’est la motivation et le sens du travail. L’envie de s’exprimer, d’en découdre. Il y en a qui portent beaucoup en eux, autant des petits dealers du parc que des gamins qui ont une villa à Blonay, de milieux différents mais tellement pareils en termes d’humanité. C’est précieux de voir comment se développe leur amitié et ce que cette diversité leur apporte mutuellement.

Comment s’est passé le tournage de la série Zone D?
Les tournages ont commencé avant le confinement, et on a complété par des scènes à huis-clos avec des groupes restreints. J’essaie d’écrire les scénarios moi-même en m’inspirant de ce que je vis avec eux, de les mettre en scène de manière disons plutôt badass! (il rit). J’amène les idées mais j’avoue qu’on les élabore pas mal ensemble. J’écris dans mon langage de quadragénaire – de vieux quoi! – et eux estropient mes textes et les traduisent en ado. Il y a aussi une part d’idées qui viennent sur le moment. Je veille à ce que les choses ne soient pas figées, parce que si on essaie de trop discipliner les pulsions, on passe littéralement à côté de l’esprit. Dans Zone D, on avait envie de plonger le spectateur dans une bulle, où les ados sont entre eux.

Et dans le monde professionnel de la danse contemporaine, comment abordez-vous votre travail de chorégraphe?

No Plan B. Photo: René Figueroa ©ADN Dialect

Ce que j’aime c’est essayer de mettre en lumière ce pour quoi un artiste est unique. Souvent les pulsions créatives à l’origine d’un projet émergent de ce que je vis dans mes relations avec les gens, les jeunes, les vieux, les boulots, les soucis de cette époque, l’amitié et la vie de famille au sens large, mais aussi la notion de priorité et de responsabilité à prendre au milieu de tout ça. Je pense faire partie des artistes qui ne s’attardent pas trop sur les formats de tel ou tel critères d’éligibilité, ni dans les définitions lisibles de mon travail. Je crois simplement qu’un destin d’artiste n’est pas une voie qui se trouve dans les pas de nos prédécesseurs, ni dans les réflexions déclassant l’art au rang de produit de consommation, mais un chemin qui se fraie au gré de notre soif d’explorations et de mélanges nouveaux. À mon humble avis, la culture est une chose différente de ce que l’on appelle le milieu culturel en tant que bras administratif gérant les budgets que le gouvernement réserve et investit dans ce domaine.

La danse elle, c’est encore autre chose. Lorsque l’on a passé plus de 30 ans à danser à peu près tout ce qui a déconstruit le ballet, jusqu’aux styles les plus expérimentaux de ce temps, on se retrouve avec un corps fatigué par les blessures de cette pratique et avec à l’esprit une question qui demeure: pourquoi je ne peux pas vivre sans la danse. Aujourd’hui je n’ai toujours pas trouvé une réponse claire, je sais seulement que pour moi la danse c’est terrien. Elle sert depuis la nuit des temps à célébrer les naissances, les récoltes, invoquer la météo, évacuer le stress, séduire, défier… c’est sacré la danse! La culture, de son côté, est pour moi le rite précieux qui consiste à voir l’art partout où est la vie, et non pas uniquement dans un créneau intellectuellement étroit dont la compréhension est réservée aux professionnels et aux érudits du milieu. La culture est pour moi comme la science, l’un des tout derniers bastions pour dire ce que l’on ressent, afin de partager une résonance commune au sujet de l’existence et finalement générer des pratiques populaires qui pourront un jour être érigées en « culte ». C’est ça qu’on est venu faire. On est venu faire une expérience sensorielle et multiple basée sur notre lien sacré au vivant. Fort heureusement il semble que la pandémie ait suscité d’intenses mouvements de réaction qui poussent à repenser ce qui est essentiel. Après tout, même si je n’en reviens pas que les états considèrent les pratiques culturelles comme étant « non essentielles », je ne crois pas qu’il n’y ait de vérité absolue. Au fond tout le monde mérite de s’exprimer par tous les médias possibles et d’être entendu… seulement je partage ici mes goûts personnels au sujet de l’art (du latin: artis =  savoir-faire, métier).

Photo: René Figueroa ©ADN Dialect

L’un des thèmes de No Plan B est le fait de sortir de sa zone de confort, de prendre des risques pour s’exprimer. Comment cela s’exprime dans votre travail?
En tant que spectateur, je m’ennuie lorsqu’un travail exprime trop de confort ou d’assurance. C’est l’idée de braver des éléments indomptables, de tenter un espoir fou, d’oser une forme d’utopie qui rend les choses intrigantes… Dans No Plan B, on construit des décors interactifs, en live devant le public, on plonge les artistes dans une situation instable, où la réaction et sa conséquence n’est pas garantie d’avance. Il y a mille et une façons de rater le truc, mais surtout, il y a des plages de liberté. Le danseur de cette époque a atteint un niveau de liberté dans son corps, il interagit avec des musiciens qui eux aussi maîtrisent leurs instruments, et tous sont mis en confrontation avec des situations qui les poussent à réagir. Et c’est là où vous voyez les individualités s’exprimer, que tel caractère peut vous toucher, vous marquer. Le risque, c’est maintenir les choses ouvertes, arriver sur scène sans savoir ce qui va se passer cette fois. Moi je supporte ça, j’ai même un goût immodéré pour ça! C’est presque une sorte de perversion, mais taquine. La vie est un jeu! On se prend beaucoup trop au sérieux dans ce milieu. On fait des spectacles, on veut l’assurance de pouvoir perdurer dans le métier. Personnellement je m’en fous un peu d’être un chorégraphe successful, je pense que le monde ait d’avantage besoin d’humanité que de gens successful. Je me réjouis de pouvoir laisser de plus en plus d’espace à la jeunesse.

No Plan B 2021 © ADN Dialect

Vous avez donné le spectacle en Amérique latine, aux USA, votre équipe change donc aussi régulièrement?
Aujourd’hui, où que vous alliez, il y a de bons danseurs. De ce point de vue-là, faire voyager une compagnie en tournée n’est plus viable. On conçoit donc des projets dans la volonté d’échanges culturels plutôt que des tournées en tant que produit. Concrètement, ça signifie qu’on débarque dans une communauté de danseurs à Mexico ou Boston avec un noyau dur de trois personnes maximum de la compagnie, qui connaissent les séquences chorégraphiques, les principes musicaux, et on recrée ça avec des locaux. Tout est à construire, à réinventer. Aujourd’hui, l’exercice de création se fait aussi par rapport à la situation actuelle. Je ne vais plus faire une mise en scène de No plan B comme il y a une année. C’était une pièce assez esthétique, assez propre, là on va plutôt parler de toucher, de ce qui nous a manqué.

Actuellement, ils sont 10 danseurs, dont une fille enceinte de 9 mois. Son époux, qui auditionnait pour la création, me disait que pour lui c’était prioritaire, et que si sa femme accouchait à la générale, il partirait. Je lui ai répondu « Tu sais quoi? Je comprends. Allez viens. Tu es un risque, et j’adore ça! ». Cette instabilité, ça me remplit de vibrations excitantes.

Concrètement, comment vous conjuguez tout ça?
Je pense que quand on a une vie diversifiée, un projet nourrit l’autre. Un maraicher peut tout autant cultiver des pommes que faire pousser des salades. Je suis un gars qui gère mal son calendrier mais qui essaie d’aller au bout du geste. Un atelier comme Le Clabo doit produire, produire fait faire des erreurs, et en faisant des erreurs on fait des expériences. J’aime me casser la gueule. Au bout de 25 ans, peut-être qu’on a une opinion utile pour la jeunesse. Une influence qui est dans le faire plutôt que d’attendre les moyens de le faire. Notre historique a montré qu’ADN peut créer, avec ou sans les moyens.