Flamenco et classique hors des codes – Rencontre avec Alberto Garcia, invité du Geneva Camerata

« Tu querer es como el viento, El mío como la piedra que no tiene movimiento«  Copla flamenca

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Le Geneva Camerata a toujours été, depuis ses débuts, un orchestre explorateur de sensations. On a pu voir ses membres insuffler à leur instrument l’esprit grunge de Nirvana, ou impliquer leur corps dans d’une mise en scène apocalyptique de la Symphonie N°7 de Beethoven qui voyait la scène s’effondrer, les lutrins tomber, les partitions voler autour de musicien·ne·s à terre mais continuant de jouer.

Certaines rencontres de sa saison 2020- 2021, qu’elles eussent été rock, gitanesou encore théâtrales, ont dû être annulées. Mais tout n’est pas perdu, et l’on espère voir les salles rouvrir sur les promesses du
printemps. Le 30 avril notamment devrait avoir lieu, au « 57 » du Théâtre de Carouge, une fête…

Pour que cette fête prenne les couleurs andalouses d’une Flamenco Fiesta!, le GECA s’entoure de trois artistes invité∙e∙s, le guitariste José Sanchez, la danseuse Ana Pérez et le chanteur Alberto Garcia. L’Agenda a pu entendre la voix de ce dernier au téléphone; l’occasion d’en apprendre plus sur l’art qu’il pratique. 

Dans la lignée d’une mère chanteuse et d’un père chanteur-guitariste, Alberto Garcia commence le flamenco dès l’adolescence. Rapidement, il se produit dans le restaurant espagnol tenu par ses parents rue Mouffetard à Paris, et s’intègre de temps à autres dans les groupes, souvent gitans, qui viennent y jouer. Là-bas, il est repéré par Catherine Lara qui lui propose de chanter sur la musique de Georges Bizet adaptée pour la pièce de théâtre L’Arlésienne, avec Jean Maret et Bernadette Lafont. La suite de son parcours le fait côtoyer différents arts – la danse bien-sûr mais aussi le théâtre –, et se lier avec la musique baroque, classique, folklorique du Maghreb ou encore indienne.

L’Agenda: Comment est venue à vous cette fusion entre le flamenco et d’autres cultures musicales qui caractérise votre carrière?
Alberto Garcia: La première fois que j’ai participé à une fusion, c’était lorsqu’un guitariste de flamenco, à qui on avait proposé de composer une équipe avec trois danseurs et un chanteur, m’a contacté pour aller travailler en Inde. Sur place, avec les musiciens qui avaient fait la BO du film Kama Sutra et des danseuses de Kathak et de Bharatanatyam, on a fait un mois de répétitions pour une seule date de concert… à l’élection de Miss Inde! C’était un travail intense et cette recherche m’a beaucoup plu. Les vraies fusions sont compliquées à faire, mais le flamenco a cette particularité rythmique très complexe qui rejoint beaucoup d’autres cultures. Avec la musique indienne, c’était incroyable, on s’est tout de suite compris au niveau des rythmes. Après, on a su que j’avais fait une fusion avec la musique indienne et j’ai été amené à retravailler avec des Indiens, puis sur  d’autres projets de fusion, avec du jazz, de la musique classique. Il faut dire aussi que j’ai une voix assez accessible, qui se prête bien à toutes sortes de fusions. Je n’ai pas ce genre de voix cassée, éraillée – qu’on pense, d’ailleurs parfois à tort, typique au flamenco.

Comment le flamenco vous habite-t-il?
Je ne vis pas en Espagne mais j’y suis toujours beaucoup allé car j’ai de la famille là-bas. Quand j’y vais, c’est pour me plonger vraiment à fond dans le flamenco traditionnel. Retrouver des chants anciens qui se font peu maintenant, essayer de me les approprier. Ce qui me plait, c’est d’aller chercher plus loin dans la culture flamenca, que je connais à travers la copla de ma mère, et à travers mon grand-père, qui était un grand afficionado de
flamenco. J’aime son côté tribal. Ça parait simple, pour quelqu’un de non-averti, beaucoup de choses vont sonner pareil… alors que rien ne sonne pareil! C’est très subtil au niveau du rythme, de l’interprétation. Les textes sont puissants et pleins d’émotions. Ce ne sont que des petites histoires (coplas) en 3 ou 4 vers, qui n’ont souvent aucun lien entre elles. On peut parler d’amour et de désamour, de mort, de la vie de tous les jours… Entre les couplets populaires et les poètes que l’on cite, comme Lorca, Machado, Bécquer, un chanteur a toujours à son actif des milliers de coplas. Il en choisit une qui lui vient, parce qu’elle lui parle à ce moment-là. J’en traduis une – quand on traduit ça perd toujours beaucoup, mais écoutez: Ton amour est comme le vent, le mien est comme la pierre qui n’a aucun mouvement. Ce couplet peut être interprété dans un style, dans une forme harmonique choisis par le chanteur sur le moment. Quand j’ai du temps, je me plonge là-dedans, et je réalise qu’un afficionado ne saura jamais tout, il faudrait plusieurs vies!

Vous avez déjà été sur scène avec Ana Pérez et José Sanchez, les deux autres artistes de flamenco qui prendront part au concert d’avril à Carouge. Mais comment est né ce projet avec le Geneva Camerata?
Par une amie que nous avons en commun avec David Greilsammer [ndlr, directeur musical et artistique du Geneva Camerta], qui lui a parlé de moi. David m’a contacté pour me proposer de faire un concert ensemble, et m’a demandé de lui conseiller des danseuses et des guitaristes, je lui ai donc fait plusieurs propositions. Quand il a su que mon ami José Sanchez, guitariste de flamenco, jouait aussi du théorbe (instrument de musique baroque), il a été très enthousiaste et a voulu intégrer cette dimension au spectacle. Je ne sais pas encore quelle forme prendra le concert: on aura bientôt un période de répétition pendant laquelle on va commencer à trouver des points de rencontre, sûrement choisir un palo de flamenco, un cadre qui se marie bien avec nos deux musiques, définir à quel moment se répondent la danse, le chant et les instruments. À l’intérieur de ce cadre, je sais qu’il va y avoir pas mal d’espace pour l’improvisation parce que c’est ce qui fait partie de l’identité du Geneva Camerata, et j’ai entendu que les musiciens qui ont été choisis pour ce concert sont très rythmiciens. Les codes du flamenco ne peuvent pas être appris en un jour… mais un code peut ne pas être respecté et créer quelque chose de très beau, dans la magie de la scène, des regards, qu’on ne refera peut-être jamais!

www.garciaalberto.com

Concert Sauvage n°2 « Flamenco Fiesta! »
Vendredi 30 avril à 21h
Geneva Camerata, au Théâtre de Carouge – Le 57
www.genevacamerata.com