Après le monde, récit d’une fin annoncée

Dans Après le monde, le nouveau roman d’anticipation d’Antoinette Rychner, la poésie se mêle à l’activisme. Pour les protagonistes de ce récit, le scénario d’un effondrement de l’économie mondiale est devenu réalité. Internet, l’électricité, les soins, les états, tout ce qui constitue notre société périclite. Un nouveau système se met en place, composé de violence, de conflits autour des ressources, mais aussi d’entraide et de lien social. Il reste donc de l’espoir après la catastrophe et c’est ce que nous raconte l’épopée de ces femmes d’après le monde. L’Agenda a mené un entretien avec l’auteure, Antoinette Rychner.

Texte et propos recueillis par Victor Comte

L’Agenda: Votre nouveau roman s’appuie sur une importante littérature scientifique, mais porte aussi un message politique, tout en étant construit principalement comme une oeuvre de fiction. Comment votre idée s’est développée pour équilibrer ces différents éléments?
Antoinette Rychner: Le besoin de réagir par la fiction est monté dès que j’ai découvert les théories de l’effondrement et leur littérature scientifique. Écrire me permet de comprendre en profondeur, et me donne le sentiment d’une prise sur le réel.
Pour ce qui est de cette documentation qui m’a nourrie, je ne fais pas la distinction entre les analyses scientifiques et les conclusions politiques qui en découlent, puisque la majorité des essais que j’ai lus affirment que c’est notre modèle économique qui mène le système-terre à son dangereux dérèglement. En revanche, le passage à la fiction exige bel et bien une transformation… qui représentait sans doute le plus gros défi de ce projet d’écriture. J’ai tenté de métaboliser au mieux mes lectures, d’en restituer le fond tout en préservant la dynamique d’un récit dont j’aimerais qu’il « emporte » le·la lecteur·rice. La collaboration avec Sophie Bogaert, co-éditrice de ce livre, m’aura permis de « desserrer » le texte qui souffrait, dans ses versions antérieures, d’un trop-plein de considérations théoriques.

Un autre aspect militant de votre roman est l’emploi par les protagonistes du féminin comme forme neutre. En abordant la question du genre au sein d’un monde post-apocalyptique, vous donnez de l’importance à un sujet qui est souvent évacué de ce type de récit d’anticipation. Est-ce que à vos yeux les questions écologiques, économiques et d’égalité sont liées?
Les inégalités de richesse et de pouvoir atteignent aujourd’hui des ratios inconcevables. On les observe à différents niveaux: inégalités entre États (les pays de l’OCDE affichent un revenu par habitant 52 fois plus élevé que celui des pays à revenu faible), inégalités entre individus (26 personnes possèdent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité), inégalités selon des critères de nationalité ou des critères ethniques (aux États-Unis, un enfant noir est 2 fois plus susceptible de mourir avant sa première année qu’un enfant blanc) et inégalités fondées sur le genre: 22 hommes possèdent plus que l’ensemble des femmes en Afrique, selon l’ONG OXFAM.

© Julie Casolo & Gilles Coissac

Ces questions sociales sont largement liées aux questions écologiques: la logique de croissance appartient à un système économique qui va à la fois contraindre des petits paysans au salariat précaire en les privant de leurs terres et transformer des exploitations autrefois diversifiées, durables, en monocultures appauvrissant la biodiversité et la qualité des sols. Par ailleurs, des liens ont été établis entre exploitation des femmes et exploitation des ressources et des écosystèmes. En France et en Angleterre au 17e siècle, la division genrée du travail et la réduction forcée des femmes à leur fonction reproductive ont préparé l’avènement du capitalisme en assurant la production de main-d’oeuvre.

Pour ma part, je ne cherche pas à revendiquer une appartenance directe de mon roman à l’éco-féminisme, d’abord parce que c’est un courant dont je connais encore mal les écrits et que j’entends la critique faite à ce mouvement qui aurait tendance à essentialiser les femmes; attribuer aux femmes certaines qualités intrinsèques, c’est risquer de justifier qu’on leur assigne des tâches et des positions sociales déterminées. Cela posé, il me semblait essentiel d’interroger – par le contenu autant que par la forme –, les questions de positions sociales des femmes au cœur même de mon roman. Le féminisme n’a rien d’un luxe que seule une société prospère pourrait se permettre. Notre capacité à sauver nos conditions d’existence sur cette Terre passe par davantage d’égalité, à tous les niveaux.

En 2019, vous avez aussi publié Peu importe où nous sommes qui décrit les six mois qui suivent l’annonce de la leucémie de votre fils, et Pièces de guerre en Suisse, une pièce qui traite des questions et conflits de la Suisse contemporaine. Ces trois livres s’ouvrent sur trois échelles différentes; l’intimité familiale, les problématiques nationales, et la destruction de la société mondialisée pour Après le monde. Y a-t-il un propos ou un message qui parcourt l’ensemble de vos ouvrages ou sont- ils tous singuliers?

Je me sens mal placée pour distinguer un éventuel « propos d’ensemble » dans mon oeuvre à ce jour; je crois que je ne dispose pas du recul nécessaire. Les choix qu’il faut faire dans l’élaboration d’un texte m’obligent à exclure des voies ou des options, que je vais exploiter dans le texte suivant. Par exemple, mon roman Le Prix fait tourner un « je » obsessionnel sur lui-même, et Devenir pré, journal de contemplation qui a suivi, élimine complètement l’usage du « je » – le sujet se fond dans son environnement. Mais en écrivant Devenir pré, je culpabilisais légèrement de me consacrer à la contemplation d’un paysage paisible quand les médias me renvoyaient sans cesse des images d’un monde injuste. Ce qui a contribué à m’engager dans l’écriture du roman Après le monde et du texte théâtral Pièces de guerre en Suisse. Peu importe où nous sommes représente quant à lui un ouvrage à part. Il n’était bien sûr pas prévu, son écriture s’est imposée par le sort. J’ai l’impression que dans ce cas, je n’ai pas eu l’occasion de réfléchir au comment j’allais écrire, je n’avais pas mille alternatives. L’adresse au « tu » m’est venue spontanément, « musicalement « . Une fois assise devant la page, j’ai commencé par noter tout ce dont je me souvenais autour de l’hospitalisation d’urgence et du diagnostic de mon fils aîné. Ce qui a donné, du point de vue stylistique, quelque chose d’assez factuel, qui a déterminé tout le reste du texte.

Vous avez fait partie d’une des premières volées de l’Institut littéraire suisse, un lieu d’étude unique sur la création littéraire. Quelle influence a eu cette école sur votre parcours?
Sur le moment, je l’ai vécu comme une expérience de communauté très forte. À la fois à travers les partages au sein de la communauté d’étudiants, et à travers le sentiment d’être acceptée peu à peu dans une communauté d’autrices et d’auteurs vivants, de personnes ayant mis la création littéraire au centre de leur vie. De manière générale, je dirais que je me suis sentie un peu orpheline lorsqu’il a fallu quitter la communauté « merveilleuse » des camarades et enseignant·e·s de l’Institut, et naviguer sur ma propre embarcation, en solitaire. Bien sûr, j’ai exercé depuis au sein de multiples projets réunissant divers artistes, et j’ai fait partie d’un collectif d’auteurs de théâtre suisses intitulé Nous sommes vivants, (2011-2015). Mais je n’ai jamais retrouvé l’intensité, l’émulation quotidienne des années ILS…

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