L’avocat de l’amour dans cette période troublée

Est-ce que dans quelque mois, ce sera de l’histoire ancienne? Ou au contraire de l’histoire récente, trop récente encore pour être de l’Histoire? Est-ce qu’on en aura assez, que les mots « covid » et « confinement » suffiront à vous hérisser le poil et automatiquement vous faire sauter à la page suivante? Cette question, depuis mars dernier, revient régulièrement en préparant les éditions successives de L’Agenda. Mais en feuilletant quelques pages du livre d’art Be my Quarantine, qui rassemble des photos de confiné∙e∙s au balcon, l’envie a été la plus forte. D’abord, l’envie d’acheter l’ouvrage – rien ne remplace un bel exemplaire papier – puis l’envie de traiter le sujet dans un article. Nous avons rencontré le photographe, Marko Stevic, qui nous parle de son livre dont l’esthétique sérielle est presque jubilatoire et, en filigrane, confère comme un sentiment doux-amer partagé.

Photos: Marko Stevic
Texte et propos recueillis par Katia Meylan

À l’annonce d’un semi-confinement, que fait un photographe? Il sort. Les mesures du 13 mars 2020 ont lancé Marko Stevic sur le projet alors qu’il cherchait un nouvel emploi, après avoir travaillé pendant plusieurs années dans la photographie commerciale.

Documenter cette période inédite, il le voit presque comme un devoir. « Les rues vides, c’était des images qu’on voyait beaucoup dans les médias. J’ai assez vite décidé de me concentrer sur l’humain ». D’abord en allant simplement rendre visite à des ami∙e∙s et en les photographiant à leur fenêtre, il fait finalement d’une pierre deux coups, amorçant un nouveau projet professionnel tout en gardant un lien social. Chaque jour ou presque, il parcourt Lausanne et sa périphérie à pied. Il n’a pas à forcer le destin: « Les gens étaient plus que jamais au balcon, c’était vraiment un constat ». Il prend le temps d’observer, de discuter, de faire poser, jonglant entre mise en scène et capture de l’instant présent.

Avec quelques 390 photos dans la boîte, il démarche la maison d’édition Helvetiq qui est tout de suite partante. L’équipe rajoute même sa patte ludique en imaginant un jeu des sept familles à travers les pages. Combien de chiens? Combien de bébés, de drapeaux?

Helvetiq met également Marko Stevic en contact avec la journaliste Caroline Stevan, dans l’idée d’accompagner les photos de « respirations » poétiques ou pragmatiques, entendues ou imaginées. Par l’image et par l’écriture respectivement, tous deux documentent cette situation singulière. On peut reconnaitre quelqu’un dans une photo, mais dans une phrase, aussi. J’avais toujours rêvé d’hiberner. J’ai presque réussi. Au fond, ma vie est comme d’habitude, je ne vois jamais personne.
Traduits en trois langues, ces textes soulignent l’absence de frontières du projet. Marko insiste: « Les images ont été faites à Lausanne, mais ça pourrait être Genève, Zürich, Paris, Berlin ou Londres ». L’arrivée du corona, l’incertitude, le confinement semi ou total ont été vécus au niveau mondial. A-t-on le droit de dire qu’on aime follement cette période alors que les morts et le chômage augmentent?, questionne une page. Si la situation a suscité un amour/haine parfois inextricable, Be
my Quarantine choisit son camp et se fait l’avocat de l’amour. Roméo photographe. Et dans le rôle de Juliette (puisqu’ils ne peuvent jouer leur rôle habituel dans la société), des gens qui sourient, échangent. Les couleurs et le soleil sont au rendez-vous.

Les images sont mises en page par Donatella Foletti-Ranjan à la hauteur de la diversité des sujets. Les jeunes et les aîné∙e∙s, les sobres et les excentriques, les sourires et les regards indéchiffrables se retrouvent en grand format ou en pellicule, avec pour voisins d’autres balcons, des textes ou un espace. Certaines images de lieux publics rappellent que les mesures suisses nous laissaient une liberté conditionnée par le bon sens et les recommandations.

Les lignes verticales ou moulées de l’architecture sont le décor de multitudes de scénettes parallèles, qui constituent la pièce chorale où tout se joue en même temps. Certaines scènes attirent le regard: un équilibriste tatoué, des jumeaux barbus, une danseuse (du Ballet Béjart, mais ça on ne le sait pas d’après la photo, c’est Marko qui nous l’a dit). Des jumeaux bébés dans les bras de leurs parents. Une discussion d’un balcon à l’autre. Un duo dont la femme est enceinte, devenu un joli trio sur la page d’à côté. Tiens, Yann Marguet! On n’arrive pas à deviner où il habite, c’est cadré serré, comme sur Zoom quand on ne porte qu’une chemise et pas de pantalon.

Et on se demande: pas de caméo du Roméo platonique? « J’étais plus souvent dehors qu’au balcon », sourit-il. Mais son autoportrait figure bien dans le livre, pris depuis l’intérieur, à la fenêtre. De dos, il choisit délibérément un t-shirt d’un groupe de rap belgradois dont le slogan, « Tous ensemble », colle avec le thème de son livre.

Arrivé au rendez-vous la caméra en bandoulière, Marko Stevic poursuit son envie de documenter l’évolution de la situation. Mais la priorité reste de faire vivre Be my Quarantine, qui est d’ailleurs la première publication du photographe. « Pour l’instant, mon souhait le plus cher est de faire connaître le livre en Suisse, et même ailleurs. J’espère vraiment que ça va toucher les gens ».

Be my Quarantine
Éditions Helvetiq
Septembre 2020
www.marko-stevic.ch