Belvédère Sonore: Architecture de l’invisible

Avez-vous aussi remarqué de curieux comportements dans les rues, les parcs et les cimetières de Genève? Des passant·e·s qui ne passent plus. Des piétons qui piétinent ailleurs que devant un passage piéton. Et ces têtes et regards détournés de tout but, souvent complices de corps à l’arrêt ou qui se mettent à vibrer; les avez-vous croisés vous aussi? Tout aussi stupéfait que vous, L’Agenda a mené l’enquête.

Texte et propos recueillis par Clara Boismorand.

Dans un premier temps, nos enquêteur·trice·s ont découvert plusieurs caractéristiques communes à chacune de ces manifestations (h)urb(m)aines. Toutes et tous au moment du forfait, étaient à Genève, à pied, portaient des écouteurs, et se tenaient dans le périmètre de dix des deux-cent- nonantes œuvres de l’espace public, mises à disposition par quatre fonds d’art genevois. Perplexe face à ces coïncidences, nous avons envoyé nos meilleurs agents prospecter directement sur place. Tapi·e·s derrière poteaux électriques, arbres, voitures, et autres formes propices, nos agents ont identifié deux concordances additionnelles. Les écouteurs des suspects étaient rattachés à leurs téléphones qui émettaient tous, selon le lieu, les mêmes sons. Qu’est-ce qui peut bien se trouver sur leurs téléphones qui perturbe ainsi leurs conduites habituellement si prévisibles? Interloqué·e·s, les fins limiers de notre rédaction revinrent, le jour suivant, avec des jumelles. Quel fut leur étonnement en découvrant que tous·tes utilisaient la même application: Belvédère Sonore Geneva.

Nous avons, bien entendu, téléchargé l’application pour en savoir plus.

Il s’agit, apparemment, d’une application, mise en ligne au début de cette année, qui permettrait à ses utilisateur·trice·s d’aller à la rencontre de dix œuvres présentes dans l’espace public – souvent oubliées car trop bien intégrées dans le paysage urbain – accompagnées de lectures/commentaires sonores. Très honorable tout ça, mais nous ne pouvions en rester là. Résolu·e·s à éclaircir cette affaire, pour notre lectorat, nous sommes allé·e·s à la rencontre du séditieux à l’origine du projet: Jonathan Frigeri, directeur artistique.

Jonathan, d’où sort cette idée de Belvédère Sonore?
L’idée est née, simultanément, à Bruxelles et à Genève, avec deux modes de diffusion différents. À Bruxelles, avec Eric Desjeux, nous avons créé, in situ, de la musique pour trois sculptures; et à Genève, l’éphémère de Bruxelles a cédé la place à un projet pérenne qui allait continuer à donner forme aux réflexions qui m’animent depuis de nombreuses années.

Je suis une sorte d’écologiste sonore. J’expérimente et interroge les sons ainsi que la place qu’occupe la musicalité dans notre environnement. Nous vivons dans des espaces très visuels où souvent le sonore reste inaperçu. Notre quotidien est composé de bruits: sons urbains, domestiques, électriques, oiseaux, radio… Nous habitons et traversons des architectures où les sons résonnent, réverbèrent et s’échappent. Et même lorsqu’on les entend, on n’écoute pas vraiment; à l’image de ces gens que je vois dans la rue avec leurs écouteurs mais qui tracent et ne tressaillent pas ou plus à la musique qui se déverse en continu dans leurs oreilles.

Sculpture: Les Inséparables, 2016, Esther Shalev-Gerz. Son: Ressasser, Simone Aubert

Percevons la ville, non comme un lieu de transition et de “nuisances sonores” mais comme un lieu de spectacle, un concert à ciel ouvert permanent, qui invite à des balades contemplatives quotidiennes. La musique devient visuelle, à partir du moment où on la perçoit comme un paysage, on l’associe à des espaces précis ou on la découvre dans des espaces inédits. Le projet a dessein de dresser un belvédère, une architecture invisible, qui révèlerait à celui ou celle qui le souhaite un point panoramique duquel il ou elle pourra apprécier un panorama sonore inouï. Un Belvédère Sonore pour lequel j’ai demandé  à dix musiciens genevois, tous engagés dans des recherches expérimentales et aux palettes musicales variées, de participer. Leurs architectures de l’invisible devaient porter, s’inspirer, commenter, dialoguer avec une œuvre d’art, présente dans l’espace public, de leur choix.

Comment ont réagi les musiciens à votre proposition?
Tous étaient très enthousiastes et intéressés de relever un tel défi car ce n’est pas évident d’amener de la musique sur la création d’un autre artiste et il est difficile de composer à partir d’un référent visuel. La plupart ont dû prendre en compte le paysage sonore existant – des bruits qui peuvent varier selon les perceptions – et la qualité d’écoute permise par les écouteurs des utilisateurs. Imaginez écouter la pièce d’Antoine Lang dans le tunnel du Valais! On entend sa pièce et on contemple l’œuvre de François Morellet dans du bruyant et malgré/grâce à cela on vit quelque chose de spectaculaire!

Quelle fut la réaction des artistes plasticiens?
Je ne connaissais pas tous les artistes et certains sont morts mais, pour ceux qui ont reçu l’information, ils ont répondu avec curiosité et réjouissance. Par contre, pour celles et ceux qui ne pourront jamais découvrir la lecture de leur œuvre sur Belvédère Sonore Geneva, les retombées du projet n’en demeurent pas moins remarquables. J’ai redécouvert, par exemple, l’œuvre de James Vibert Jeune fille au tableau à travers la pièce d’Incise, Le rappel des lacrymos, d’une singulière manière: les familiers du Parc Barton ont l’habitude de prendre leurs pauses déjeuner face au lac et dos à la sculpture de Vibert. Je me suis donc surpris à apprécier Jeune fille au tableau, par l’intermédiaire d’un homme mangeant son sandwich, lui-même étonné d’être dévisagé de la sorte.

Belvédère Sonore Geneva n’aura de cesse d’étonner!
Oui, d’autant que l’application va subsister dans le temps et que j’espère pouvoir dresser de nouveaux belvédères à travers le canton.

Belvédère Sonore Geneva, à télécharger sur vos téléphones.