Traverser l’Atlantique sur les traces de Calvin

Quaker ©Nicolas Schopfer

Non, Jean Calvin ne s’est jamais rendu en Amérique du Nord. Ses idées, elles, ont eu le temps de traverser l’océan. À l’occasion des 400 ans de l’arrivée des Pères Pèlerins en Amérique à bord du fameux Mayflower, le Musée international de la Réforme de Genève (MIR) présente Calvin en Amérique.

Texte et propos recueillis par Marc Duret

L’exposition se penche sur le rapport à la religion, au calvinisme et plus largement au protestantisme des Américain·e·s d’il y a quatre siècles à aujourd’hui. Calvin en Amérique présente des sources très variées. On peut en effet y écouter des morceaux de musique emblématiques de la culture protestante et de l’Histoire américaine, comme le fameux Amazing Grace, y (re)voir des extraits de films mettant la religion au cœur de leur intrigue, mais aussi y admirer toute une série d’objets et de livres, qu’ils soient directement religieux ou davantage liés au quotidien. Le travail artistique de Séverin Guelpa, qui a réalisé une partie de la scénographie, notamment un grand mur dans lequel sont déposés divers objets emblématiques, permet à toutes ces sources d’informations d’être présentées de manière esthétique et originale. Le dispositif est complété par une animation en réalité virtuelle, conçue par la société Artanim, qui avait déjà proposé il y a quelques mois un voyage dans la Genève de 1850 aux visiteur·se·s du Musée d’art et d’histoire, et qui immerge cette fois le public dans l’ambiance à bord du Mayflower, en pleine traversée de l’Atlantique.

Gabriel de Montmollin, directeur du Musée international de la Réforme, nous en dit plus sur l’exposition et sur l’actualité de celle-ci.

Comment l’idée de réaliser cette exposition vous est-elle venue à l’esprit?

Gabriel de Montmollin: Les expositions temporaires du MIR s’inspirent souvent des anniversaires liés à la vocation et à la thématique du musée. L’arrivée du Mayflower en Amérique il y a 400 ans est considérée par les Américains comme l’acte fondateur des États-Unis, un acte vu comme protestant, parce que les passagers étaient des réformés qui fuyaient l’Angleterre, souhaitant former une église plus adaptée à leurs convictions. L’exposition interroge donc le rapport des Américains à ce mythe fondateur et au protestantisme.

Depuis quelques années, le MIR travaille souvent avec des artistes, comme Albertine dans l’exposition Silence, on prêche!, cette-fois ci avec Séverin Guelpa. Qu’apportent ces collaborations? Un nouvel angle, une nouvelle vision des sujets?

Oui, notamment parce que notre problème, au MIR, c’est le manque de place, alors que nous présentons déjà 650 œuvres dans l’exposition, vaste de 400m2. Avec les artistes, l’idée est donc de créer des installations dans les expositions; on cherche une façon d’explorer l’espace qui ne soit pas trop traditionnelle. Puisque l’idée du Mayflower présupposait l’histoire d’un mouvement et que Séverin Gulepa, dont j’aime beaucoup le travail, est souvent en contact avec les USA, je lui ai parlé de ce projet et cela l’inspirait. On souhaitait aussi que tout le monde trouve son compte, le spectateur passionné d’Histoire comme l’esthète. De manière générale, l’inventivité des artistes permet d’occuper l’espace différemment et d’éviter que les expositions temporaires ne ressemblent trop à l’exposition permanente.

©Nicolas Righetti-lundi13

23 fois l’Amérique Photo©Nicolas Righetti, lundi13

On voit dans cette exposition que l’étude du protestantisme et de son impact culturel se décèle dans tous les domaines, qu’ils soient politiques, sportifs ou artistiques. Cette exposition déroule d’ailleurs son propos en suivant des pistes variées. Est-ce une approche devenue nécessaire d’un point de vue muséographique?

©Nicolas Schopfer

Absolument. Pour donner plein d’entrées sur une question large, la religion aux USA en trois dimensions, on présente par exemple beaucoup d’audiovisuel. Certains espaces montrent des éléments plus classiques dans une exposition (livres, objets, etc). Dans d’autres, de la musique, du cinéma et de la réalité augmentée sont mis en vedette. Faire une sorte de chronologie complète depuis le 17e siècle aurait nécessité plus d’espace. On présente donc plutôt des sortes de photographies des réalités culturelles, politiques, historiques et sportives des Américains, pour y déceler ce rapport à la religion.

On a aussi commandé un sondage sur les croyances des États-Uniens et des Suisses, dans lequel on voit que l‘Américain moyen est deux à trois fois plus religieux que le Suisse, ou en tout cas plus affirmatif sur ses convictions que le Suisse. Celui-ci ne dit peut-être pas tout ce qu’il pense aussi facilement. Aux USA, personne n’a de scrupules sur ses appartenances religieuses. On relie cela au fait que la religion s’y est développée différemment qu’en Europe, sans concurrence. Le nombre d’églises le prouve: si vous n’étiez pas d’accord avec votre pasteur, vous alliez fonder votre propre église 100 km plus loin! Les oppositions ont d’abord été plus culturelles et ethniques, comme avec les Amérindiens, dont la population passe rapidement de 10 millions de personnes à 250’000 au 19e siècle… On parle aussi de ces aspects dans l’exposition, notamment des bibles d’esclaves, expurgées d’éléments qui pourraient inciter à vouloir la liberté, ou encore du Ku Klux Klan, d’inspiration protestante, mais aussi, à l’opposé, des aspirations abolitionnistes. Le protestantisme a donc eu une certaine plasticité en Amérique, il y a épousé divers courants.

Beth Hessel, une des commissaires de l’exposition, explique que la croyance en Dieu des Américain·e·s est souvent plus superficielle que profonde. La présence indirecte de la religion dans de nombreux domaines, comme le montre l’exposition, indique-t-elle une forme de croyance presque plus culturelle que spirituelle?

Ce qui est très intéressant, c’est que l’on y trouve des allusions à Dieu un peu partout, par exemple dans les discours politiques, sur les billets de dollars, mais l’identité de dieu n’est pas cruciale. Il peut être chrétien, juif, hindou, etc. Les Américains ont plus de peine à accepter l’athéisme. L’appartenance à une église se rapproche un peu de la fréquentation d’un club. Toutefois, il n’est pas sûr que la croyance soit plus superficielle qu’en Europe. Aux USA, il y a aussi une notion du sacré qui s’applique à d’autres éléments, comme le drapeau. C’est donc une relation assez ambivalente, mais qui n’est pas forcément superficielle.

On sait que les religions, malgré l’étymologie de ce mot (notion de lien), séparent parfois les peuples. Aux États-Unis, aujourd’hui, bien que les gens se disent très religieux·ses et partagent certaines croyances, on voit que les fractures sont souvent grandes au sein de la population. Peut-on déceler un moment dans l’histoire américaine qui a causé ces fractures?

Ce pays est traversé par des révolutions culturelles fortes, accompagnées par de grands réveils religieux. Quand il y a trop d’inégalités, de violence ou d’éloignement des idées d’origine, on observe ces réveils, marqués par plus d’affect que de raison: Au 18e siècle, après la Révolution américaine, au 19e siècle, quand les catholiques arrivent en nombre aux USA, et au 20e siècle, avec le consumérisme, la guerre froide et le sentiment d’être en perte de repères, ce dont profite notamment le mouvement évangélique, parfois fondamentaliste dans sa vision. Ces bouleversements se voient surtout dans les régions périphériques, plus que dans les villes; cela crée presque deux pays différents, que l’on retrouve sur les récentes cartes électorales. Pendant la pandémie actuelle, il y a une correspondance entre les régions les plus touchées par le virus et celles où la religion est la plus forte, dans ce que l’on nomme la Bible Belt. L’idée de la providence divine y est plus importante, ce qui sous-entend que l’on n’aurait pas besoin de se protéger aussi complétement qu’ailleurs.

Calvin est-il un personnage qui compte actuellement aux États-Unis, tant d’un point de vue religieux que culturel?

Oui, bien sûr. On le mesure par exemple au nombre de visiteurs états-uniens qui viennent au MIR; il s’agit du deuxième public le plus nombreux. Calvin est une figure très importante aux USA, il y a un néo-calvinisme très présent, même si cette figure est parfois instrumentalisée ou transformée. « Calvin en Amérique », c’est un peu un slogan, pour rappeler Tintin en Amérique. C’est l’idée de montrer que les premiers gestes des USA viennent d’une inspiration calviniste, le projet politique et religieux d’une relation très critique à l’égard pouvoir. Le chef de l’église ne peut être un roi pour ces premiers pèlerins. Il y a une volonté très américaine de se méfier du pouvoir et de l’État. On peut relier cela à Calvin. Au 19e siècle d’ailleurs, quand les catholiques arrivent en nombre, on les perçoit comme une cinquième colonne, dotée d’une autorité extérieure, située à Rome. Cela est aussi lié aux idées de la Réforme: le pouvoir doit organiser la société sur les valeurs uniquement. Calvin, dans ce sens, a une certaine présence dans l’ADN américain.

Mayflower, réalité virtuelle @MIR

Avez-vous prévu de faire voyager l’exposition? Connaîtra-t-elle un volet états-unien, par exemple dans un des musées qui ont prêté des objets pour l’exposition?

On espère pouvoir la vendre, en effet. Depuis mars, tout a été plus compliqué, même si les institutions qui prêtent des objets, comme le plus vieux livre édité dans le pays, ont parfois montré leur intérêt à accueillir l’exposition. Un catalogue est en train d’être finalisé; il va permettre de présenter l’exposition aux partenaires et les convaincre de la faire venir. Celle-ci peut voyager plutôt facilement, notamment la partie en réalité augmentée et les éléments audiovisuels.

L’exposition a ouvert à quelques jours de l’élection présidentielle aux USA, et 400 ans très exactement après l’arrivée des Pères Pèlerins du Mayflower en Amérique, puis avait dû refermer ses portes dans la semaine, avant de rouvrir en fin novembre. Pour parer aux aléas de calendrier, est-il prévu que certains éléments de l’exposition soient présentés sur le web, sous une forme de visite virtuelle? Ou encore de prolonger l’exposition?

En ce moment, le MIR communique beaucoup sur les réseaux sociaux. Des contenus liés à l’exposition y sont présentés presque quotidiennement. En décembre, le public a aussi pu y découvrir un calendrier de l’Avent basé sur les 24 cases qui composent le mur imaginé par Séverin Guelpa. Plusieurs petits films ont également été préparés. Des démarches auprès des prêteurs permettront à l’exposition d’être prolongée jusqu’au 2 mai. La fréquentation était déjà très haute juste avant la fermeture de novembre. L’exposition intéresse, on a donc clairement l’impression que le public sera au rendez-vous, de même pour les classes, qui s’étaient déjà inscrites par dizaines pour visiter l’exposition. Compte tenu de l’actualité sanitaire, on organisera sans doute des visites guidées adaptées; on a plein d’idées et divers formats possibles. Je suis un peu fataliste en cette période particulière, mais je trouve complètement normal que les musées aient dû faire des efforts, comme tout le monde.

Calvin en Amérique
Prolongé jusqu’au 2 mai 2021
Musée international de la Réforme
www.musee-reforme.ch