Cohésion câblée

Si les plateaux d’humour vous manquent, vous faites peut-être partie de celles et ceux qui suivent le foisonnement de vidéos en streaming lancées par le Caustic Comedy Club depuis l’année dernière sur les réseaux: apparitions spontanées, talk-shows, quizz ou encore challenges d’écriture express. Emilie Chapelle et Olivia Gardet, les deux fondatrices du lieu, et leur grande famille d’humoristes sont en passe de trouver un nouvel équilibre.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Lord Betterave, Jérémy Crausauz, Cinzia Cattaneo et Alexandre Kominek sur le plateau

Établi depuis 2017 à Carouge, le Caustic Comedy Club affiche en temps normal une programmation locale et internationale. Il accueille également cinq humoristes suisses en résidence (Thibaud Agoston, Cinzia Cattaneo, Bruno Peki, Kévin Eyer et Nadim Kayne), qui contribuent à la création artistique du lieu en présentant leurs propres concepts de plateaux.
Lorsque les salles avaient dû abruptement fermer en mars dernier, l’équipe avait réagi en partageant des vidéos spontanées, mais aussi en imaginant de nouveaux concepts adaptés au streaming, notamment Late Night, un talk-show sur le modèle américain présenté par Thibaud Agoston. En quatre fois une heure, ce dernier nous a permis une petite incursion dans les parcours des humoristes Yann Marguet, Thomas Wiesel, Blaise Bersinger et Yoann Provenzano.

Fin de l’année dernière, deuxième vague. De nouvelles émissions originales font leur apparition de façon plus structurées sur la chaîne YouTube du Caustic, désormais diffusées du jeudi au dimanche. Dans l’ordre:

Exit! Le Quizz présenté par Kévin Eyer, fait s’affronter quatre candidat∙e∙s sur des questions thématiques. Petit détail à noter, le jingle très kitsch qui vient s’aligner, goguenard, dans la tradition des générations successives de quizz TV.

Le vendredi, un Workshop propose de se mettre à table pour un brainstorming hebdomadaire de blagues, car l’humour, ça passe aussi par l’échange, les discussions et les bides.

En prime time du samedi à 20h30, Big Bang, quant à lui, se pose en défi de création: Chaque lundi, quatre humoristes se voient attribuer par le public, via les Instagram, un des quatre thèmes donnés par les humoristes du samedi précédent. Démarre alors un sprint d’écriture de cinq jours pour avoir un sketch à présenter sur le prochain plateau.

Clôturant la semaine, l’émission viVant! aborde les difficultés que traversent actuellement les arts de la scène et fait une place aux coups de gueules, aux réflexions et aux créations d’artistes, tous domaines confondus.

viVant! E6. Judith*G et Steven Matthews

L’impression qui ressort de ces rendez-vous hebdomadaires, c’est surtout une cohésion renforcée dans la grande famille de l’humour romand. « Nos résidents ont tendance à avoir l’esprit plus ouvert, à inviter dans leurs émissions des gens qu’ils ne fréquentaient pas avant », note Emilie Chapelle. « On s’est rendu compte au fur et à mesure que depuis mars, il y a une solidarité beaucoup plus franche entre les humoristes ». Renaud de Vargas, avec qui nous avons échangé quelques mots, confirme: « C’est peut-être le point ‘positif’ dans tout ce brouillard que traverse la culture actuellement. Avec les gars de Jokers Production, dont je fais partie, on se soutenait déjà parce que le réseau d’humour romand – même s’il se développe d’année en année – est encore assez restreint. Mais depuis le covid, qui nous prive de ce qu’on aime faire le plus à savoir être sur scène, on échange encore plus qu’avant, on se montre nos vidéos respectives pour les tester ». Si de nombreux humoristes partagent à fréquences variables leurs vannes ou autres apparitions farfelues sur les réseaux sociaux, l’exercice mi-stand-up mi-vidéo n’a pas été aisé. Renaud poursuit, à propos de son expérience sur le plateau de Big Bang: « Le seul public présent, c’est les collègues qui passent avant ou après. Tu t’adresses à la caméra en espérant entendre les rires des gens que tu ne vois pas, c’est particulier. Personnellement, après quelques secondes je me suis senti assez à l’aise car je fais des chroniques humoristiques sur Couleur 3, et finalement c’est un exercice qui se rapprochait plus de ça que de la scène à proprement parler. Mais c’est un premier pas vers le retour sur scène! »

Ces rencontres, ainsi que la réactivité des directrices du Caustic, permettent aux artistes de rester connectés à leur créativité et de garder un lien avec le public. Le but étant que le plus grand nombre profite de cette visibilité: « Avec Big Bang, d’ici février, on aura touché quasiment tous les humoristes de Suisse romande », compte Emilie.

Big Bang, E7. Isabelle Mouche, Renaud De Vargas, Bastien Bergès et Jérémy Crausaz

 Les deux jeunes femmes assument tous les aspects de la réalisation et de la production, technique incluse. « Avant la crise, on réfléchissait déjà à produire des vidéos, mais on n’avait pas encore défini quoi, comment et quand… puis tout s’est précipité en mars ». Après un brainstorm en avril, elles se forment à deux… en deux semaines. « Il y avait des petits dysfonctionnements au début mais maintenant, on est rôdées à l’exercice. Là où la préparation prenait deux heures avant, elle ne prend plus que 20 minutes ». Emilie nous explique: Trois IPhones sur trépieds reliés par des câbles Ethernet à un Ipad qui reçoit les images et les retransmet en direct sur YouTube. « C’est un peu chaotique, des câbles traversent toute la pièce… le Caustic s’est transformé en véritable studio! ».
Une expérience digitale qui a poussé tant les artistes que les productrices hors de leurs zones de confort… et qui n’a finalement pas été pour leur déplaire, puisque ces nouveaux formats ont été adoptés à l’unanimité: À la réouverture du Caustic, le public sera idéalement à la fois dans la salle ET en ligne. « On est en train de restructurer l’émissions viVant! pour qu’elle puisse reprendre en mars, en étant moins axée covid. La majorité des live, comme Big Bang par exemple, seront reconduits à la réouverture. Si on continue la captation avec les moyens actuels, les vidéos resteront accessibles gratuitement, et si on décide d’investir plus de moyens, ça deviendra payant, en trouvant un bon compromis vis-à-vis du public en salle », informe Emilie. Et d’ajouter que d’ici fin février, Olivia et elle-même devraient avoir décidé du tournant que prendra leur présence web.

www.causticcomedyclub.com