La nouvelle adresse de la Comédie

Comédie Eaux-Vives ©Niels Ackermann

Animant le numéro 6 du Boulevard des Philosophes depuis plus d’un siècle, la Comédie se prépare à entamer un nouveau chapitre de son histoire à l’esplanade Alice-Bailly. Mais avant son déménagement dans une salle flambant neuve, la grande dame a encore quelques anecdotes à raconter sur ce siècle théâtral au coeur de Plainpalais. Une exposition virtuelle retrace les visages, les souvenirs et les changements de ces 107 ans de chutes et de succès. Pendant ce temps, le duo NKDM, alias Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer, prépare déjà la nouvelle ère dans le quartier urbain des Eaux-Vives.

Texte: Eugénie Rousak

La Comédie de Genève est indéniablement associée au Boulevard des Philosophes, pourtant elle a passé ses premières années dans les murs de l’actuel Théâtre Pitoëff. Ce n’est qu’en 1913 que l’institution fondée par Ernest Fournier s’installe dans son bâtiment emblématique, spécialement pensé par l’architecte Henry Baudin. Elle va y passer un siècle aussi exaltant que mouvementé, retracé dans l’exposition virtuelle (Re)visiter la Comédie. Après avoir consacré un an à fouiller les archives, lire les chroniques de l’époque et étudier les projets de spectacles, la curatrice de l’exposition, Camille Bozonnet, met la lumière sur les plus belles histoires de l’institution. Textes explicatifs, souvenirs et citations défilent alors, entrecoupés par plus de 1000 photos et 110 vidéos!

Camille Bozonnet © Stéphane Sauge

L’histoire du boulevard
Au fil des saisons, des aléas économiques et de ses directeur·trice·s artistiques, la Comédie change progressivement de philosophie, évoluant d’un théâtre de boulevard à un théâtre de création. À ses débuts, Ernest Fournier voulait démocratiser l’art et rendre le théâtre accessible aux classes ouvrières de la plaine de Plainpalais. « Dans les faits, il était très attaché au public bourgeois qui remplissait les salles et apportait les financements nécessaires. Alors que les représentations populaires étaient finalement minoritaires, il proposait beaucoup de pièces de boulevard assez légères, invitant notamment les vedettes parisiennes de son temps » détaille Camille Bozonnet. La réalité économique était une question fondamentale à cette époque, puisque les premiers directeurs utilisaient leur fortune personnelle pour subvenir aux besoins du théâtre, et ils y ont laissé tout leur argent! Dans un concours de circonstances assez particulier dans les années 50, avec l’essor du cinéma, l’augmentation des charges sociales et son directeur, Maurice Jacquelin, complètement ruiné, l’institution se retrouve au bord de la faillite. Elle va alors bénéficier des aides de la Ville de Genève, qui par la suite va en surveiller la gestion. La scène genevoise s’ouvre massivement aux galas français, très populaires, attirant un public fidèle. Ceux-ci auraient pu devenir l’ADN de l’institution, mais le nouveau directeur, Richard Vachoux, annonce une révolution théâtrale dans les années 70. Il débute alors une déparisianisation lente et progressive de la Comédie. « Le fondateur du Poche veut proposer un théâtre d’essai populaire, mélange de grands classiques et d’auteurs suisses, comme La Folle de Chaillot, Intermezzo, Mademoiselle Julie ou encore La Visite de la vieille dame » explique Camille Bozonnet. Même si sa décision rencontre des critiques, la Comédie retrouve peu à peu son public. Se succédant, les metteur·e·s en scène poursuivront cette direction artistique, tantôt en séduisant l’international comme Benno Besson, tantôt en dévoilant les jeunes compagnies suisses comme Claude Stratz, tantôt encore en mettant les femmes en avant comme Anne Bisang. « Aujourd’hui nous sommes vraiment dans cette optique de théâtre de création, une ligne esthétique que nous allons emporter et développer encore plus aux Eaux-Vives. Nous aimons les spectacles où le·la comédien·ne a une part importante, où l’émotion atteint directement le cœur des spectateur·trice·s » précise la co-directrice Natacha Koutchoumov.

L’avenir sur l’esplanade
La question de conformité des locaux aux nécessités actuelles de la Comédie s’est posée il y a une trentaine d’années. Dans son rapport, le metteur en scène Matthias Langhoff a expliqué pourquoi la fameuse salle genevoise devait se réinventer, aussi bien au niveau du plateau qu’au niveau des caractéristiques techniques. Si un agrandissement a d’abord été étudié, le déménagement a rapidement été privilégié. « Il y a une dizaine d’années, les technicien·ne·s, les comédien·ne·s, les metteur·e·s en scène, les scénographes et d’autres professionnel·le·s se sont réuni·e·s sous le nom de l’Association pour la Nouvelle Comédie de Genève (ANC) pour faire avancer ce dossier » nuance Natacha Koutchoumov. Le projet s’est concrétisé en une véritable fabrique de théâtre aux Eaux-Vives, composée d’un grand plateau aux proportions idéales, des ateliers dédiés aux décors et costumes, des facilitations d’accès à la scène pour les différentes installations et même une seconde salle modulable pour accueillir le public dans une autre configuration. Poursuivant l’impulsion donnée par leurs prédécesseur·e·s Anne Bisang et Hervé Loichemol, le duo NKDM veut créer un nouveau lieu de vie, d’échanges et de partage entre les comédien·ne·s et les spectateur·trice·s. « S’inspirant du théâtre parisien Le Centquatre, qui est une sorte de ruche de créativité, nous voulons faire de la Comédie un lieu phare du quartier des Eaux-Vives, avec des points de restauration, des visites du théâtre pour présenter les différents métiers, des propositions artistiques en parallèle de la programmation et beaucoup d’autres surprises! » dévoile la co-directrice.

Natacha Koutchoumov ©Niels Ackermann

Si la dernière saison aux Philosophes s’est terminée d’une façon prématurée, la Comédie ayant dû fermer ses portes, laissant derrière elle plus d’un siècle de souvenirs, un nouveau chapitre est sur le point de débuter. « Nous allons accueillir notre public dans des conditions idéales, même si le pincement au cœur est bien présent! » conclut Natacha Koutchoumov

Exposition virtuelle: https://expo.comedie.ch