Crier les noms de Beethoven ou de Ravel

Dans la lignée des communes de l’Arc lémanique s’investissant pour la culture, Renens reprend sa saison musicale le 11 novembre avec un concert « à la criée », alliant musique classique, explications humoristiques et ambiance festive. Le concept: un menu musical est proposé au public, qui commandera son choix en donnant de la voix. Les interprètes, Rachel Kolly d’Alba au violon et Christian Chamorel au piano, exécuteront les oeuvres selon les envies le temps d’une soirée inédite.

Texte: Katia Meylan

Photo: DR

Rachel Kolly d’Alba et Christian Chamorel se connaissent de longue date. C’est en effet à 12 et 14 ans que les deux artistes romands jouent pour la première fois ensemble. Ados, ils se perdent de vue quelques années, avant de se retrouver et de se lancer dans des albums et des tournées, jouant toujours ensemble en priorité.

Rachel Kolly d’Alba, que nous avons rencontré pour parler de leur concept de concert « à la criée », nous confirme avec humour: « Ces dernières années, dès que j’avais un coup de blues, j’allais vider le frigo de Christian! Et en tournée, on a pu avoir des fous-rires juste avant d’entrer sur scène… Il est comme le frère que je n’ai pas eu ». Zéro compromis à faire donc pour le duo, puisque le talent comme l’amitié sont au rendez-vous. Même si leurs répertoires sont différents – Christian Chamorel se tourne de préférence vers la musique purement classique, tandis que Rachel Kolly d’Alba aime « prendre le bâton de pèlerin pour jouer des compositions moins connues du 19e et 20e siècle » – la violoniste affirme qu’ils se retrouvent quelque part entre-deux, et se poussent aussi à aborder de nouvelles choses. « Mais se mettre en danger sur scène, je ne le ferais qu’avec Christian ».

Les concerts « à la criée », c’est justement se mettre en danger, en ayant préparé un répertoire de 15 heures de musique, en arrivant avec une valise remplie de partitions, et laisser libre choix au public. L’idée leur est venue avec la sortie de leur album « Lyrical Journey » en 2017, composé d’oeuvres pour violon et piano de Strauss et Lekeu. Pour faire découvrir au public ces pièces peu connues, ils imaginent alors les jouer lors d’un concert festif, aux côtés de morceaux plus connus de divers compositeurs. Présenté sous forme de menu, le concert propose au public quatre choix d’amuse-bouches, d’entrée-plat-dessert, sans oublier la surprise du chef – Strauss ou Lekeu. Les musiciens ont composé leur menu avec soin: Les amuse-bouche tiennent lieu de « chauffes-oreilles » de 10 minutes que l’on aborde aisément, alors que les entrées, plus conséquentes, sont constituées de mouvements entiers de sonates classiques. Les plats principaux se veulent quant à eux riches et romantiques. Salade de fruit plutôt que fondant au chocolat, le dessert amène une fin de menu légère, qui laisse de bonne humeur. Et pour les vrais gourmands, ils ont même pensé aux mignardises.

Un public studieux pourrait réviser avant de se rendre au concert, et composer en connaissance de cause un menu gourmet. Mais la présentation des oeuvres par les musiciens est partie intégrante du concept des concerts « à la criée ». Si Rachel Kolly d’Alba et Christian Chamorel s’amusent à mettre l’ambiance en s’opposant, en tentant d’influencer le public pour une pièce ou une autre, ils le font au moyen de réelles explications musicales; comment est construite l’oeuvre, quelles sont ses forces, les innovations qu’elle apporte, pourquoi ils aiment la jouer et parfois même quelques anecdotes. C’est leur façon de remercier le public d’être là: « il repart avec quelque chose en plus, car parfois quelques clés suffisent à aborder la pièce différemment », constate Rachel Kolly d’Alba.

Selon le résultat de la criée, les musiciens jouent certaines oeuvres plus que d’autres. La Sonate représentative de Biber, par exemple, est systématiquement élue. Extrêmement moderne pour son époque, elle recèle dans ses mesures un bestiaire comique; une grenouille hésitante, un coucou survolté, ou encore un chat de salon paresseux… une fois cela dit, difficile de passer à côté!

Le public se laisse aussi guider par les coups de coeur, et lorsque la violoniste laisse entendre que selon elle, le deuxième mouvement de la Sonate de Lekeu est l’un des plus sublimes qui soient, il ne peut qu’être convaincu. Recherchant une interactivité que l’on trouve habituellement dans la musique actuelle, Rachel Kolly d’Alba et Christian Chamorel découvrent la réactivité du public classique. Public qui laisse enfin éclater une passion volcanique, habituellement contenue sous des airs distingués? « La première fois, ça m’a fait sortir les larmes des yeux d’étonnement », avoue la violoniste. « C’est la foire d’empoigne, les gens hurlent avant même qu’on leur donne le top départ, crient 40 fois le même nom de compositeur ». Complices, les deux amis n’hésitent pas à jouer les rockstars: « On essaie de les faire partir ensemble, puis de diviser la salle en deux, de leur faire lever les bras… et quand on commence à jouer, on le fait comme si notre vie en dépendait! », ajoute encore Rachel Kolly d’Alba.

Le menu laisserait-il encore quelqu’un sur sa faim, qui n’aurait pas entendu son choix? C’est arrivé, et certain·e·s ont déclaré qu’ils·elles y retourneraient pour tenter de crier plus fort!

Concert « à la criée », le 11 novembre à
17h à la Salle de spectacles de Renens
Entrée libre, chapeau à la sortie
www.renens.ch