Cyrille Aimée et l’art d’improviser

Malgré le décalage horaire, et une vie bien remplie, Cyrille Aimée nous a accordé quelques instants pour discuter d’elle et de sa musique. Née d’un père français et d’une mère dominicaine, elle grandit dans différentes régions du monde. C’est à Samois-sur- Seine au début de l’adolescence qu’elle se lie d’amitié avec la communauté manouche. Fascinée par leur philosophie de vie, elle apprend à comprendre puis à apprécier leur musique. Elle découvre qu’elle peut s’improviser. Que ça peut être un lieu de création spontanée. C’est dans ce contexte que Cyrille chante pour la première fois avec d’autres musicien·ne·s.

Texte et propos recueillis par Maëllie Godard

Photo: Colville Heskey

Depuis, la chanteuse a fait du chemin. La musique manouche lui a ouvert les portes du jazz. Elle a vécu en République dominicaine, puis à New York et en Nouvelle Orléans où elle a travaillé pour développer son oreille et sa musicalité. Quand je lui demande si c’était difficile de se faire une place en tant que femme dans le milieu du jazz, elle m’explique qu’elle a dû doubler d’effort pour être prise au sérieux. Loin de la décourager, la condescendance de certains musiciens l’a motivée à travailler dur, à se dépasser, à être plus impressionnante. Le résultat est époustouflant: la voix est puissante, expressive et aussi très agile. Cyrille Aimée est capable d’improviser avec dextérité, et avec ses solos, elle emmène ses musicien·ne·s et son auditoire en voyage jusqu’à des explosions assez jouissives.

L’artiste se démarque aussi par son utilisation du looper. Le concept: enregistrer et superposer des lignes mélodiques en direct. L’intérêt pour une chanteuse est de pouvoir construire toute l’harmonie seule, sans dépendre d’autres musicien·ne·s. Cyrille Aimée a utilisé cet outil pour s’ouvrir de nouveaux horizons dans la création musicale et la composition.

C’est tout ce travail qui lui a permis de remporter en 2007 le premier prix de la compétition vocale du Montreux Jazz Festival. Cela lui a donné l’opportunité d’enregistrer son premier album Cyrille Aimée and the Surreal Band. Elle se souvient de cette expérience irréelle au milieu des montagnes suisses. Isolés dans une ancienne saumonerie transformée en chalet, elle et ses musicien·ne·s avaient enregistréalors que la neige tombait dehors.

Dans son dernier album, Move On: a Sondheim Adventure, elle a choisi l’univers musical de Stephen Sondheim comme terrain d’expérimentation. Cyrille Aimée a découvert la richesse de son répertoire après avoir partagé la scène à New York avec Bernadette Peters pour un hommage au compositeur et parolier américain, notamment connu pour avoir écrit les paroles de West Side Story.

Depuis quelques mois, Cyrille Aimée vit au Costa Rica. Là-bas, une petite communauté d’ami·e·s est installée en autarcie dans la jungle: déconnecté des réseaux, ils s’essaient par exemple à la permaculture. En février 2020, elle y avait acheté un terrain pour un projet futur. Mais après plusieurs mois de pandémie, réalisant que les tournées n’allaient pas reprendre, Cyrille est partie rejoindre ses ami·e·s et son terrain. Elle s’est alors lancée dans la construction d’une maison.

Elle apprend donc à vivre dans la nature, et s’étonne qu’aujourd’hui ce soit quelque chose de rare. Une fois sa maison terminée, elle s’imagine accueillir des gens et leur apprendre la permaculture. Elle est convaincue que c’est une richesse de savoir vivre simplement. J’imagine que c’est aussi ce qu’elle pensait en observant les manouches dans son adolescence. Vivre l’instant, se laisser porter par le collectif et contribuer à le faire grandir: Cyrille Aimée s’est appropriée cette philosophie, et elle imprègne à la fois sa vie et sa musique.

Quand on lui demande comment elle gère ces temps troublés, Cyrille Aimée répond calmement. Bien sûr qu’elle apprécierait tourner et jouer sa musique devant le public, mais elle refuse de vivre en attente du futur. Elle sait que c’est en explorant ce que lui offre la vie jour après jour qu’elle peut s’épanouir. Dans sa nouvelle petite communauté, elle a par exemple apporté son ukulélé baryton et joue avec des musicien·ne·s d’horizons très variés. Elle s’extasie aussi des nouvelles idées de composition qui lui viennent. Elle écrit ses textes en espagnol. Jusqu’ici, ses albums se partageaient surtout entre l’anglais et le français. Elle éprouve beaucoup de bonheur à se reconnecter à la langue de sa mère, et à jouer avec ces nouvelles sonorités.

Cyrille Aimée encourage celles et ceux qui pourraient l’attendre quelque part pour des concerts à prendre soin d’eux-mêmes, et à trouver la paix dans l’instant présent. Elle me dit que d’écouter de la musique dans son salon et de danser: « Ça fait du bien! ». Et bien entendu, dès que ce sera possible, elle sera là pour échanger avec son public!

Retrouvez-la sur son site: cyrillemusic.com
Sur sa page Patreon: www.patreon.com/cyrilleaimee
Sur Instagram: @cyrilleaimee
Sur YouTube: www.youtube.com/user/CyrilleAimee