Tête à tête au crépuscule

Texte notoire de Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton met en scène une situation de deal, à une heure et en un lieu obscurs. Donner corps à ce texte puissant, c’est la proposition de la compagnie Théâtre du Corps, qui mêle dans ses créations travail dramatique et travail du mouvement.

Texte: Aurélia Babey

Photo: Pascal Elliot

Une rencontre dans « l’étrangeté de l’heure et l’étrangeté du lieu »
Dialogue entre un dealer et un client. C’est cette interaction courante, presque universelle, et pourtant rarement décryptée que montre Bernard-Marie Koltès dans la pièce Dans la solitude des champs de coton. Dans ce texte majeur du théâtre contemporain, l’auteur dramatique décrit cette rencontre furtive entre deux réalités, deux trajectoires étrangères l’une à l’autre. À cette heure du crépuscule où l’on ne peut que supposer les silhouettes dans l’obscurité, les deux hommes se jaugent dans une atmosphère hostile, le regard et les présomptions de chacun pesant sur l’autre. Le client, arrogant, semble craindre de dévoiler son désir au dealer qui, plus humble, ne dévoile, lui, pas sa marchandise: « Tout vendeur cherche à satisfaire un désir qu’il ne connaît pas encore, tandis que l’acheteur soumet toujours son désir à la satisfaction première de pouvoir refuser ce qu’on lui propose ». La peur est palpable entre ces deux individus qui ne se connaissent pas, aucun ne souhaitant dévoiler complètement son dessein, chacun mesurant le risque.

« Essayez de m’atteindre, vous n’y arriverez pas ».
Depuis sa parution en 1985, le texte a été adapté de nombreuses fois au théâtre. En 2006 notamment, une mise en scène innovante de Roland Auzet fait incarner les protagonistes par deux comédiennes. Mais c’est une proposition encore nouvelle que fera cet automne la compagnie Théâtre du Corps, puisque c’est à travers la danse qu’elle s’emparera du texte de Koltès. On imagine en effet aisément ce texte déjà puissant gagner une épaisseur nouvelle à travers le corps et les mouvements. Le duel lent et sans coups auquel se livrent les deux protagonistes, leurs trajectoires qui se cherchent et se repoussent, évoquent à eux seuls des chorégraphies: « et j’ai saisi le moment précis où vous m’avez aperçu par le moment précis où votre chemin devint courbe, et non pas courbe pour vous éloigner de moi, mais courbe pour venir à moi, sinon nous ne nous serions jamais rencontrés ».

Photo: Pascal Elliot

Du texte au geste
Fondée en 2004, le Théâtre du Corps est la compagnie de Marie-Claude Pietragalla, figure emblématique de la danse française et de Julien Derouault, danseur, chorégraphe et comédien. À mi-chemin entre danse et théâtre, les chorégraphes utilisent « le mouvement comme source poétique, dans une mise en résonnance constante du texte au geste et réciproquement ». Animés par leur projet artistique, ils sont les concepteurs, metteurs en scène, chorégraphes et parfois interprètes des spectacles qu’ils produisent. Ils signeront donc cette fois encore la mise en scène et chorégraphie de cette nouvelle création. Le texte sera interprété par Julien Derouault (le client) et Abdel-Rahym Madi (le dealer), acteur, chanteur et danseur, formé à l’École d’Art dramatique de Paris puis à la NYC Film Academy.

Dans la solitude des champs de coton
Mercredi 28 octobre 2020 à 20h
Spectacles Onésiens, Salle communale d’Onex
Dès 12 ans
www.spectacles-onesiens.ch