DJ Mitch

Celles et ceux qui ont arpenté la vie nocturne genevoise le connaissent déjà: il sillonne les boites depuis plusieurs années avec ces rythmiques uniques. Mais qui est vraiment DJ Mitch?

Texte et propos recueillis par Ulysse Schell

Depuis quand mixes-tu dans des soirées?
DJ Mitch: Quand j’ai arrêté d’enseigner l’histoire au Collège Voltaire en 2000, j’ai commencé à travailler à l’université en tant qu’assistant de recherche, ce qui a débouché sur une thèse. C’était donc un poste dans lequel j’avais une recherche à mener sur des archives mais je pouvais le faire quand je voulais. Sortir, ça devenait à nouveau possible, car quand on a un boulot régulier, qu’on se lève à 7h, le vendredi soir on est fatigué.
Des élèves et des jeunes qui faisaient de la musique me disaient: « Avec la collection de disques que tu as, tu devrais faire DJ! » Oui, bah pourquoi pas! J’ai commencé à passer du son dans la Genève des squats des années 2000. À ce moment-là, la vie nocturne présentait un visage très différent. Les lieux populaires auprès des alternos, c’étaient Artamis, le Bistr’Ok, le Goulet, les Grottes, et pas tellement les clubs. À cette époque c’était très facile de mixer, j’ai fait ma première date avec un vrai public au Bistr’Ok, et c’était plein! Pas parce que c’était moi, c’était plein tout le temps. Donc tu pouvais être assez vite connu si le son était apprécié!

Tous ces endroits étaient bon marché, l’entrée libre. Maintenant, si tu joues dans un club, c’est évident qu’il faut attirer du monde, sinon, c’est la première et dernière fois que tu y joueras! J’ai eu la chance de vivre les derniers feux de la culture squat dans les années 2000.

Quel type de musique proposes-tu?
En premier lieu je ne passe que de la musique relativement ancienne, d’avant les années 80, noire ou créole, et qui swingue, parce qu’elle est jouée par des artistes derrière un instrument, et non fabriquée sur des instruments électroniques. Elle est donc, à mon sens, vivante et force les gens à bouger, à danser. En un mot, à sortir d’eux-mêmes.

Comment enrichis-tu ton répertoire?
Je découvre des trucs sans arrêt ! Enfin quand je dis « découvrir », l’expression est aussi fausse que quand on dit « Christophe Colomb a découvert l’Amérique », c’est à dire que je découvre moi-même des trucs qui existaient que je ne connaissais pas. Ça prend d’ailleurs beaucoup de temps, je ne fais pratiquement que ça. Avec YouTube, instrument incroyable pour découvrir des nouveaux sons, tu peux entendre tout ce que tu veux! Par exemple la pop indonésienne des années 60 ou des fanfares tziganes, ou encore des chants sacrés d’Amazonie. C’est comme une espèce de bibliothèque mondiale du son.

Quelles sont tes influences?
Quand j’étais ado, j’ai commencé à m’intéresser au jazz, au blues, à l’époque où les mes amis écoutaient du rock’n’roll. On avait des grosses discussions entre potes, je leur disais « Les Beatles, les Rolling Stones, c’est de la merde, des copieurs, leur modèle c’est Chuck Berry, Muddy Waters, Ray Charles, c’est ça le vrai rock’n’roll, ce qui est le plus dansant ». Je ne connaissais pas la musique africaine ou le reggae qui étaient encore inconnus à Genève. À l’époque, on ne pouvait écouter que les disques qui parvenaient dans les bacs des disquaires, et les échanges n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Le ska, par exemple, existait déjà dans les années 60, mais on n’en a pas entendu parler en Europe continentale avant les années 80 lorsque Madness a remis le style au goût du jour! J’ai donc écouté du reggae dans les années 70 avant d’écouter du ska, parce que Bob Marley avait alors donné un statut international au genre.
On ne voyageait pas autant que maintenant, pas dans les mêmes proportions. Maintenant, s’il se passe un truc à Berlin ou à Londres, il y a tout de suite des gens qui y vont et qui ramènent des disques, des styles, ce qui fait que ça se propage beaucoup plus rapidement! Un peu comme les épidémies…

Comment perçois-tu l’épidémie actuelle de coronavirus?
C’est quand même la première fois dans les époques récentes qu’une épidémie interrompt à ce point le cours de la vie habituel. On vit à une époque où, à mon avis, le besoin de sécurité est de plus en plus important. Ce besoin de sécurité, c’est une tendance profonde qui se manifeste dans tous les secteurs de la vie. Ce qu’un prof pouvait faire comme sorties avec ses élèves dans les années 60 est, par exemple, impossible aujourd’hui.

Comment cela a-t-il été perçu dans ta sphère culturelle?
Il y avait des gens au début de cette crise qui étaient encore dans le déni, qui se demandaient « Où est la soirée où on peut encore mixer? », « Où y a-t-il une rave? » sans se rendre compte que contourner une réglementation qui se met en place en cherchant à en exploiter les failles, c’était exactement ce que l’on reproche à Trump ou à d’autres politiciens qui ont minimisé le danger. La prise de conscience s’est donc faite avec retard.

Bon, en ce qui me concerne, je ne vis pas du DJ-ing, c’est une activité ludique pour moi: c’est agréable d’être rémunéré mais je joue volontiers gratuitement, à La Galerie, par exemple! Mais pour la scène locale, c’est un coup très dur. Et quand on pourra ressortir, cela ne va pas se faire d’un coup! L’activité économique reprendra avant la réouverture des clubs. Enfin, quand tu as été confiné pendant des mois, pas sûr que tu aies envie d’un coup qu’on se retrouve les uns sur les autres en boite dans une atmosphère de sauna. À mon avis, à la fin du confinement, les gens préféreront les trucs plus underground: en extérieur, en forêt, bref, où il y a de la place.

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