Une collection, un homme

Du 2 mars au 30 mai 2021, le Musée Jenisch Vevey met à l’honneur non seulement le travail d’Albrecht Dürer et de Rembrandt Harmensz van Rijn mais aussi la passion de Pierre Decker. À travers les estampes des deux maîtres, dans un parcours qui éclaire les secrets de sa collection, c’est finalement le médecin, l’homme, qu’on nous invite à rencontrer.

Texte: Kelly Lambiel

Albrecht Dürer, La Sainte Famille au papillon ou La Sainte Famille à la libellule, vers 1495. Cabinet cantonal des estampes, Fonds des estampes du Professeur Pierre Decker, Musée Jenisch Vevey. Photo: Julien Gremaud.

La minutie et la précision du scientifique
Une estampe, ça se regarde de près. Parce que le format nous y invite, bien sûr, mais surtout parce que ça s’apprivoise. Traits, noir et blanc, clair-obscur définissent ce monde nouveau, cette technique particulière. D’abord gravée sur une plaque de bois, de métal ou de pierre, c’est seulement dans un second temps que l’image apparaît sur le papier, révélant ainsi toute la finesse du travail de l’artiste. L’originale peut ensuite être retravaillée et reproduite en plusieurs exemplaires, chaque « épreuve » devenant à la fois une copie de la précédente et une œuvre originale.

Comme dans les sciences, l’infiniment petit s’ouvre alors sur un univers à part entière, vaste et riche. Au fil du parcours, l’œil s’aiguise et s’apaise en même temps, laissant percevoir les détails. Dans cette tâche, il est évidemment épaulé par un accrochage bien pensé qui fait dialoguer et entrer en résonance les pièces, ainsi que par la très grande qualité des pièces acquises par Pierre Decker. On parvient ainsi, sans pour autant posséder le lexique du spécialiste, à percevoir non seulement des sujets différents mais aussi des techniques différentes, des styles différents, des traits différents. Entre le travail de Dürer et Rembrandt, d’abord, puis dans l’œuvre de chaque artiste. C’est le cas notamment pour La Sainte Famille au papillon (1495) faisant face à La Mélancolie (1514) dont l’évolution dans la maitrise des drapés manifeste l’adresse de plus en plus accrue de Dürer. « Il m’a toujours paru qu’il en était de l’évolution de la chirurgie comme de celle des arts qui, elle aussi s’exprime avec les mains » écrit Decker en 1964, lorsqu’il entame sa collection. Ce geste, synonyme de finesse et de rigueur, n’est donc peut-être finalement pas si éloigné de celui du chirurgien. Chacun à sa façon et avec ses outils, l’artiste et le scientifique n’ont en réalité qu’une ambition: comprendre l’homme et le monde qui l’entoure. Peut-être est-ce pour cette cause que Pierre Decker, en philosophe et humaniste, met un point d’honneur à faire découvrir et partager sa collection avec ses élèves lorsqu’il enseigne. Peut-être est-ce pour cette même raison qu’il la lègue à sa mort à l’État de Vaud pour la Faculté de médecine et non pour un musée, tissant ainsi un trait d’union entre les sciences et l’art, l’homme et la beauté, la vie et le rêve.

Albrecht Dürer, La Mélancolie ou Melencolia I, 1514. Cabinet cantonal des estampes, Fonds des estampes du Professeur Pierre Decker, Musée Jenisch Vevey. Photo: Julien Gremaud

La beauté aux yeux de l’esthète et humaniste
Les recherches menées durant deux ans par Gilles Monney et Camille Noverraz, historiens de l’art, sous la direction de Vincent Barras, médecin, historien et professeur, permettent, d’une part, de mettre en lumière les interrogations, intentions et motivations du collectionneur. Elles donnent, d’autre part, accès aux conditions mêmes de sa constitution en dévoilant les provenances de ses estampes, et en mettant le focus sur son réseau et les amitiés forgées durant vingt-et-un an. Comme on le soupçonnait en parcourant le pavillon des estampes, on apprend notamment que Pierre Decker accordait une importance fondamentale à la qualité et aux sujets de ses acquisitions.

L’exposition est ainsi composée de plusieurs parties présentant tour à tour l’homme, ses deux artistes de prédilection, la rencontre avec Alfred Strölin et William Cuendet qui marque le point de départ de sa collection, et ses goûts, par ailleurs très tranchés. En esthète éclairé, son ambition n’a en effet jamais été de posséder tout Dürer ou tout Rembrandt, bien au contraire, seules quelques pièces ont attiré son attention. « Complètement dénué de l’esprit du collectionneur qui ne se réjouit que de la rareté d’une pièce, je n’ai cherché que des sujets beaux ou intéressants » écrit-il en 1966. Certaines œuvres des maîtres sont d’ailleurs exposées pour montrer tout ce que Decker détestait, comme les autoportraits en costume de Rembrandt ou certains nus trop réalistes.

La dernière partie est particulièrement émouvante parce qu’elle permet de comprendre que grâce à différents fonds appartenant également au Cabinet cantonal des estampes – celui de son ami et pasteur William Cuendet notamment – mais aussi grâce à quelques nouvelles acquisitions, la collection de Pierre Decker, inachevée à sa mort, est désormais complète.

Dürer et Rembrandt. La collection Pierre Decker
Du 2 mars au 30 mai 2021
Musée Jenisch Vevey
www.museejenisch.ch