Elles, les (in)visibles

Leur nom ne figure dans aucun registre de contrôle des habitants. Leur travail n’est ni déclaré, ni encadré, ni valorisé. À Genève, des milliers de femmes sans-papiers vivent et travaillent dans l’ombre, dans des conditions souvent très précaires. Un documentaire mêlant témoignages et film d’animation donne la parole à quatre d’entre elles: mise en lumière d’une réalité bien répandue dans nos villes et pourtant invisible.

Texte: Aurélia Babey

Lors du tournage, novembre 2020

Invisible déjà: le travail domestique dans l’espace privé, assumé en immense majorité par des femmes. Plus invisible encore: les femmes immigrées sans autorisation de séjour, employées par des particuliers pour s’acquitter de ces tâches. Ménages, gardes d’enfants, soins aux personnes âgées ou dépendantes… Elles sont des milliers à Genève, pour beaucoup originaires d’Amérique latine, vivant et travaillant dans une précarité financière et humaine considérable: salaires parfois dérisoires, pas de cotisation aux assurances sociales, crainte permanente d’un contrôle et d’un renvoi, isolement… Et pourtant, elles subviennent à leurs besoins et à ceux de leurs enfants, trimant de longues journées à des tâches que ni Suisse·sse·s ni Européen·ne·s ne veulent et dont l’économie ne saurait se passer.

En 2017 et 2018, l’opération Papyrus, issue des milieux associatifs et des personnes sans-papiers elles-mêmes et menée en collaboration avec les autorités, régularise une partie des travailleur·euse∙s sans statut légal à Genève en fonction de critères bien précis (indépendance financière, années de présence sur le territoire, absence de condamnation pénale, intégration réussie…). Mais de nombreuses employées domestiques demeurent encore plongées dans la clandestinité, construisant leur vie en marge de la société.

La réalisatrice Maevia Griffiths (en train de filmer), avec une des femmes interviewées (dans le miroir) lors du tournage, novembre 2020

« la confiance qu’elles ont eue en moi »
C’est à ces femmes, à leur parcours, à leur vécu, que la jeune réalisatrice Maevia Griffiths a voulu donner la parole. Étudiante en fin de Master de développement à l’IHEID à Genève, elle décide de mettre sa recherche universitaire au service d’une question de justice sociale présente directement dans sa ville: « Le thème de l’économie domestique m’a toujours intéressée, c’est une problématique centrale à la question féministe et aux études genre ». Son mémoire de fin d’études prend alors la forme d’un film documentaire, afin de toucher un public plus vaste que celui de la stricte académie ou du monde du développement: « le medium du film permet de rendre un propos plus accessible, de laisser la voix à quelqu’un d’autre que moi, même si j’ai bien conscience qu’il y a énormément de subjectivité, en tant que réalisatrice, dans la manière de raconter l’histoire, de poser les questions… Je trouvais important de parler de la situation de ces femmes et pour moi c’est la meilleure manière de le faire. Et je ne trouvais pas de légitimité à traiter du sujet ailleurs qu’à Genève, dans mon propre environnement. »

Pour son projet, l’énergique étudiante a recueilli les témoignages et suivi dans leur quotidien quatre femmes aux profils différents; certaines en situation irrégulière, d’autres aujourd’hui régularisées. Employées depuis de nombreuses années dans l’économie domestique informelle, ces femmes racontent. Elles racontent leur parcours, leurs enfants, leurs aspirations. Les réseaux d’abus dans lesquels elles sont tombées, le travail au noir, le travail « au gris » (pas de statut légal mais cotisation à l’AVS et autres assurances), les tentatives d’abus sexuel ou les relations au contraire très belles avec les personnes employeuses. « Je pense que j’ai eu la chance de pouvoir traiter de ces sujets parce que je suis une femme. Non pas que je comprenne ce qu’elles ont vécu, mais dans la confiance qu’elles ont eue en moi pour se livrer. » En filigrane de tous les témoignages de ces travailleuses clandestines, l’ambivalence entre les conditions extrêmes qui sont les leurs et la grande reconnaissance qu’elles ont d’être en Suisse, leur envie de participer à la vie d’ici. Le film comportera aussi les témoignages de plusieurs intervenantes issues de syndicats et d’associations qui accompagnent depuis des années des femmes sans-papiers.

Mêler l’artistique à l’universitaire
Grande voyageuse, Maevia Griffiths a déjà plusieurs productions filmiques à son actif, abordant souvent des problématiques de justice sociale: un documentaire de voyage sur l’accès à l’eau potable dans certaines communautés du continent américain. Un court-métrage sur les rêves d’avenir d’enfants d’Europe et du Moyen-Orient. L’année passée, elle a déjà mêlé académie et réalisation lors d’une recherche sur la prévention de la violence dans les milieux militaires.

Avec Elles, les (in)visibles, elle déploie encore de nouvelles formes de création vidéo. « Ça a été un vrai challenge parce que je ne peux pas montrer les visages des femmes que j’ai interviewées » explique-t-elle. Comment parler de situations intimes, personnelles, sans montrer les visages, les traits, les émotions? » Elle décide alors de collaborer avec l’artiste Marie Lavis, qui fait du film d’animation. « Marie m’a beaucoup touchée dans sa manière de créer, sa peinture et ses traits animés. J’aime qu’il y ait un côté abstrait qui laisse place à l’émotionnel, à la perception du public. Ça joue sur l’empathie, ça touche différemment. » Certaines parties du documentaire prendront donc la forme du film d’animation: une façon aussi de relier entre eux les récits des femmes, tous uniques et en même temps représentatifs de tant d’autres qui n’ont pas pu prendre la parole.

En plus de Marie Lavis, la jeune réalisatrice s’est entourée d’une équipe de jeunes artistes passionnés, prêts à s’investir pour le projet même sans la garantie d’avoir des fonds suffisants pour être payés. La bande son sera composée en post-production, sur la base des images filmées et animées, par Dorian Voos (compositeur et producteur) et Moïse Cortat (ingénieur son). Luc Halhoute, le chef opérateur, a été un soutien important au tournage, son apport technique permettant à Maevia de se concentrer sur l’aspect humain. Le projet a fait l’objet d’un financement participatif et de subventions publiques et privées. Le film est co-produit par le FIFOG (Festival International du Film Oriental de Genève), lors duquel se tiendra la première en juin. Il sera aussi proposé à d’autres festivals et projeté dans des cinémas indépendants et divers lieux culturels et associatifs.

Elles, les (in)visibles
Au FIFOG, du 21 au 27 juin 2021

Sur Instagram: @elles_les_invisibles
Portfolio complet de Maevia sur Wixsite
Pour prendre contact avec elle: maevia.griffiths@gmail.com