Festival Agapé
Les Argonautes: cap sur leur troisième projet

Le festival Agapé a le cœur entre Carouge et Reims, une année dans une ville, une année dans l’autre. Pour cette 15e édition, sa programmation investit deux lieux de prière de notre bout de lac genevois, sans schisme aucun; le temple protestant de Carouge et l’église catholique Sainte-Croix. Mais le message du festival réside ailleurs que dans la religion: il est celui du sacré, nous rappelle sa directrice Ariane Schwitzgebel. L’art sacré, qui concerne profondément les êtres, qui aspire à réunir les cultures au travers d’œuvres touchant au cœur.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

©Festival Agapé

Dans cette optique, la programmation de cette année laissera notamment entendre des musiques d’Angleterre, d’Irlande, d’Écosse et Pays de Galles sortir des harpes historiques de Bill Taylor, des musiques traditionnelles catalanes mais aussi norvégiennes interprétées par Ferran et Arianna Savall, ou encore du répertoire traditionnel arménien restitué par The Naghash Ensemble.

Si Agapé compte parmi ses proches des artistes de renom tels que Jordi Savall, Leonardo Garcia Alarcon, Giuliano Carmignola ou encore l’ensemble Chiome d’Oro, la beauté des rencontres l’enhardit parfois à offrir son écrin à de nouveaux talents. C’est le cas des Argonautes, benjamins de l’édition 2021.

En les découvrant en 2019, lors de leur deuxième projet seulement, Ariane Schwitzgebel est conquise: « J’ai eu l’impression d’entendre quarante chanteurs, alors qu’ils étaient cinq », se souvient la musicienne. « Tout était fignolé, évident, comme s’ils partageaient avec nous une musique qu’ils pratiquaient depuis des années ».

Elle rencontre quelques jours plus tard Jonas Descotte, contre-ténor et directeur artistique du jeune ensemble genevois, qui lui fait part de son envie de monter Didon et Énée. Il n’aura fallu que quelques discussions sur la même longueur d’ondes, et c’était décidé, l’opéra de Purcell serait programmé au festival!
L’Agenda a souhaité en apprendre plus sur Les Argonautes et son directeur artistique.

Camille Allérat, soprano et Jonas Descotte, contre-ténor et directeur. Photo: Augustin Laudet

Jonas Descotte, vous avez créé Les Argonautes en rêvant d’un ensemble « renseigné », qui « défendrait une musique dans son intégrité ». Comment votre ensemble maintient-il ce cap?
Jonas Descotte: Il y a une réelle volonté de ne pas déformer la musique baroque. Pour moi la première chose à faire est de replacer une œuvre dans le contexte historique, sociologique, politique et personnel de son auteur. Pour Didon et Énée de Purcell, tout le travail était fait puisque c’est une œuvre très jouée. Mais il y a encore des troubles quant à la création de cette œuvre, deux dates de création sur lesquelles on hésite et
en fonction desquelles on peut voir l’œuvre de manières différentes. Le doute est intéressant pour nourrir l’interprétation. Je continue personnellement à faire énormément de recherches, toutefois moins stylistiques qu’historiques.

Comment se concrétise, au sein de l’ensemble, l’aspiration des Argonautes à laisser une liberté aux interprètes?
On est principalement en effectif soliste, sans « doublon », ce qui correspond aussi à une réalité historique, à mon avis. Lors des répétitions, ça permet de créer un réel dialogue où chacun a des choses à proposer. Je fais un travail de recherche le plus complet possible et il y a des choses auxquelles je tiens… mais parfois, selon la proposition de l’interprète, ma vision peut être amenée à changer. C’est tout le plaisir du travail théorique sur la partition confronté au réel: pouvoir discuter, être surpris et nourrir l’œuvre de l’interprétation de chacun, à l’intérieur des grandes lignes dont je m’occupe. Je préfère concéder ce que j’avais dans la tête pour avoir quelque chose que l’interprète va vivre avec ses émotions.

Pourquoi le choix de Didon et Énée comme 3e projet? Quel lien avez-vous avec cette œuvre?
Personnellement, j’ai un lien fort avec cette œuvre. En tant que chanteur, j’ai fait l’Académie baroque européenne d’Ambronay, dirigée par Paul Agnew, le directeur des Arts Florissants, et le programme était Didon et Énée. C’était ma première production réellement professionnelle, avec une tournée européenne. J’ai toujours eu beaucoup d’amour pour cette œuvre de manière générale.
Au-delà de ça, les deux premiers programmes des Argonautes étaient composés d’œuvres sacrées, et je voulais sortir des sentiers du sacré pour
aller vers le profane. Didon et Énée est la forme parfaite pour un ensemble comme le nôtre: elle demande un petit effectif en termes d’instruments, la moitié de l’œuvre est chantée par des chœurs et en même temps, il y a énormément d’interventions solistes. Pour un jeune ensemble qui veut aborder l’opéra baroque, travailler l’interprétation de Didon et Énée est un plaisir. Il y a une liberté qui s’échappe de ces partitions! Si vous écoutez tous les enregistrements qui ont été faits jusque-là, pas un ne se ressemble. C’est la même musique, mais en termes d’instrumentalisation, de choix des couleurs, de nuances, on a une infinie possibilité pour créer une identité sonore.

Dans votre programme, vous couplez à cette œuvre des extraits de Circé, un opéra de Bannister remanié par Purcell. Pouvez-vous nous expliquer votre interprétation?
Dans l’opéra Didon et Énée, le librettiste Nahum Tate a rajouté les personnages des sorcières, qui ne figurent pas dans les livres de Virgile. Leur présence est très shakespearienne, je voulais donc trouver une pièce qui puisse « justifier » cet anglicisme anachronique. En faisant des recherches, j’ai découvert cet opéra de Bannister dont Purcell avait remanié des scènes pour pouvoir les jouer à la Cour. Il s’agit de cin scènes d’incantations où des magiciens invoquent des démons, ce qui fait écho aux actes des sorcières dans Didon et Énée. C’est notre manière d’introduire ces dernières et de les rapprocher de la mythologie. Leur donner un peu de sérieux, aussi, car on a beaucoup entendu les sorcières comme l’élément comique de Didon et Énée. Je ne pense pas que ce soit un élément comique, ni anodin. Leur musique est dure, je les vois comme une incarnation du mal.

Photo: Augustin Laudet

Vous allez participer aux Pavillons Rencontre du festival Agapé, petites heures privilégiées en marge des concerts qui permettent au public de découvrir l’univers des artistes invité·e·s. Comment appréhendez-vous cette opportunité de parler de vos choix artistiques?
Le contact avec le public est toujours agréable. J’ai la chance d’être engagé par le Grand Théâtre de Genève (ndlr, qui accueille Didon et Énée interprété par Les Concerts d’Astrée, en mai, pour un concert à huis-clos diffusé en streaming) – pour faire des conférences de présentation aux classes genevoises. C’est intéressant pour moi de me plonger dans la vision de quelqu’un d’aussi compétent qu’Emmanuelle Haïm (ndlr: la cheffe d’orchestre des Concerts d’Astrée), de voir comment elle transforme le matériel. Ces présentations s’approchent de ce que je vais faire au Pavillon Rencontre, où je vais construire une explication historique de la version que proposent Les Argonautes, pour que le public écoute le concert avec une autre oreille. Tout ça avec l’humilité nécessaire, car je trouve génial qu’Agapé fasse confiance à un jeune ensemble comme nous, de plus avec une si belle date, le concert de clôture!

Festival Agapé
Du 12 au 16 mai 2021
Carouge – Genève
Tout le programme de la 15e édition sur: www.festivalagape.org

Didon et Énée
Dimanche 16 mai à 19h
Église Sainte-Croix

www.ensemblelesargonautes.com