Festival de Théâtre aux Jardins du Rosey; un ticket pour le futur

Arlequin serviteur de deux maîtres. Photo: Gregoire Matzneff

Cette quatrième édition ne se tiendra pas du 2 au 6 juin 2020, mais fera directement un bond dans le futur pour se projeter en 2021. Du 7 au 11 juin, même lieu, mêmes troupes, mêmes textes. Demain comme hier, le festival maintient fermement sa ligne directrice: des grands textes classiques, des mises en scènes modernes… avec une fois encore une incursion dans le répertoire contemporain, que nous développerons dans cet article.

Macbeth, Tartuffe, Picasso, Arlequin… Autant de grands noms réunis sur l’affiche du Festival de Théâtre au Jardins du Rosey à Rolle. Aux côtés de ces illustres personnages que l’on sait protagonistes de pièces éponymes, ceux des auteurs: Shakespeare, Molière, Feydeau… ainsi que ceux des metteur·e·s en scènes – qui nous semblent presque aussi familiers, depuis que certains sont régulièrement à l’affiche du festival!

Texte: Katia Meylan

Le Festival de Théâtre aux Jardins a vécu sa première édition en 2017 et depuis, L’Agenda suit son aventure avec intérêt. Nous avons craint un instant pour la belle programmation 2020 concoctée à Avignon par Pascale Méla… mais grâce à la réactivité et au positivisme sans faille de la pétillante directrice artistique du festival, les troupes invitées ont toutes accepté de réagender Rolle à leurs tournées respectives, repoussées à l’année prochaine.

Tout comme L’Agenda est fidèle au Théâtre aux Jardins, le festival est fidèle aux artistes qui ont foulé sa scène estivale et qui l’ont ému. L’an dernier, Pascale Méla avait convié le metteur en scène Anthony Magnier, dont la tragique Andromaque avait impressionné l’auditoire. La Compagnie Viva revient donc cette année en ouverture du festival avec le non moins tragique Macbeth, créé à Avignon l’été 2019. Côté distribution, on retrouve William Mesguich en Macbeth multiple et ambigu dans son rapport au destin que lui prédisent les sorcières, d’abord hésitant puis entraîné par sa femme dans une tyrannie sanguinaire. Si passions et folie meurtrière surlignent le texte de cette pièce de Shakespeare, on sait qu’ailleurs l’humour est tout aussi prompt à couler de la plume du dramaturge. La troupe fait le choix de vivre intensément les scènes de folies, mais d’intégrer à l’éclairage rougeoyant une part décalée, poétique et burlesque. Autre particularité: dans cette version qui ramène la trame à l’essentiel, concentrée sur les personnages centraux et leur évolution, la musique est jouée sur scène en direct.

Macbeth. Photo: Cie Viva

Le Dindon. Photo: Cie Viva

La Compagnie Viva se présentera deux fois devant le public et après la tragédie, c’est la comédie qu’elle abordera, avec Le Dindon de Georges Feydeau. Cette comédie de la fin du 19e siècle nous semble délicieusement rétro dans les ficelles de son humour comme dans les rôles genrés qu’elle dépeint, et à la fois actuelle dans les désirs, les doutes et les réactions exprimées par des personnages à l’esprit vif.
La trame s’ouvre alors que Pontagnac, séducteur invétéré, réalise que la femme qu’il a suivi chez elle pour lui faire la cour est l’épouse d’un vieil ami. Un détail qui ne le décourage pas. Mais Lucienne n’est pas du genre à tromper son mari… sauf si celui-ci devait la tromper en premier! Anthony Magnier et sa troupe complice soulignent l’intemporalité du propos dans leur interprétation de cette pièce aux personnages extravagants, truffée de quiproquos et de comique de situation.

L’année dernière à Rolle, c’était la Compagnie Raymond Aquaviva qui avait mis en scène Feydeau avec les deux pièces courtes Mais n’te promène donc pas toute nue! et Feu la mère de Madame. Avant cela encore, pour sa première venue au festival en 2018, elle avait été jubilatoire dans son interprétation du Misanthrope. Alors qu’on se réjouisse! car elle revient à Molière et créé même une nouvelle mise en scène de Tartuffe spécialement pour le Festival de Théâtre aux Jardins. Pour la petite anecdote, cette exclusivité a permis une collaboration avec le campus du Rosey: ce sont les élèves des classes d’art qui ont travaillé à la réalisation du décor de la pièce. La troupe des dix comédien·ne·s aux alexandrins florissants y évoluera donc, donnant vie à Oronte, Elmire et à la farandole de personnages faisant les frais des machinations de Tartuffe le faux dévot, jusqu’au joyeux dénouement propre aux comédies.

Tartuffe. Photos: Matthieu Camille Colin

Arlequin serviteur de deux maîtres. Photo: Gregoire Matzneff

Une quatrième soirée accueillera la troupe Le Grenier de Babouchka pour Arlequin serviteur de deux maîtres de Goldoni. Dix comédien·ne·s et musicien·ne·s sur scène pour cette commedia dell’arte qui se joue ici sans masques mais tout en style jazzy des années 20, en restant dans la filiation du genre: des chants, de la danse, des combats, et des costumes qui travestissent des personnages en quête d’amour. Du divertissement avant tout!

Nous l’avons gardée pour la fin car elle est une exception au programme: en effet, la pièce Un Picasso se singularise dans cette édition. Par le fait d’être tirée du répertoire théâtral contemporain, d’être montée par des talents encore jamais présentés au Rosey, ou encore, après le foisonnement de comédien·ne·s qu’offrent les autres pièces, de n’en compter que deux sur scène

Un Picasso nous ramène en 1941, dans Paris occupé par les Allemands. Pablo Picasso attend celle qui l’a convoqué, dans un dépôt d’œuvres d’art volées par les nazis. Mademoiselle Fischer, attachée culturelle allemande, ne tarde pas à arriver pour lui expliquer le but de son arrestation: elle doit lui faire authentifier trois tableaux afin de les intégrer à une exposition commune. Qui y sera exposé? Picasso ne veut pas être accroché aux côtés de n’importe qui! Tergiversions de l’artiste, tension palpable entre le fougueux et arrogant peintre et la cultivée titulaire Mlle Fischer. Picasso se rend bientôt compte de ce qui se prépare: une exposition d’art « dégénéré », clôturée par un autodafé. Il essaie alors de sauver ses œuvres avec une rhétorique tantôt séduisante tantôt vindicative, tandis que son adversaire, loin de se laisser faire, riposte à coup de connaissance. L’attachée culturelle laissera toutefois paraître un amour pour l’art bien trop fort pour que rien ne craquelle sous cette froideur…

Un Picasso. Photo: Michael Adelo

Cette pièce, qui questionne la place de l’art dans une société en guerre et l’engagement des artistes à travers leurs œuvres, est écrite en 2005 par l’auteur américain Jeffrey Hatcher. Sylvia Roux, qui interprète le rôle de Mlle Fischer, découvre le texte alors qu’elle travaillait comme metteuse en scène à Los Angeles et a tout de suite le coup de foudre. Ce n’est pourtant que sept ans plus tard qu’elle monte ce projet au Studio Hébertot à Paris, dont elle est la directrice.

Dès le départ, comme elle nous le confie elle-même alors que nous rencontrions la troupe à Sion il y a quelques mois, Sylvia Roux visualise le comédien Jean-Pierre Bouvier en Picasso. L’intéressé accepte avec enthousiasme et, en se penchant sur le projet, y intègre Véronique Kientzy, documentaliste de profession dans le milieu culturel, auteure de plusieurs traductions à titre privé et passionnée, comme lui, par le répertoire américain et anglais. Cette dernière signe la traduction de A Picasso en 2013, traduction qu’elle adaptera pour la scène du Studio Hébertot en 2018.

L’adaptation de Véronique Kientzy ne perd rien de la cadence soutenue du texte de Hatcher. Précisément, un rythme et une utilisation du suspense que les deux interprètes apprécient, et regrettent de ne trouver que trop peu dans les pièces françaises. Il faut dire que l’auteur américain a probablement été inspiré, dans ses textes de théâtre, par un style plus cinématographique puisqu’il est le scénariste d’un épisode de Colombo, d’un épisode de la série The Mentalist, et en 2019 du thriller The Good Liar, entre autres.

Sylvia Roux souligne l’intensité physique de ce face à face tendu et sensuel, qu’elle et son partenaire ne jouent jamais deux fois de la même manière, même après plusieurs dizaines de représentations: « Je ne sais jamais si j’ai envie de le griffer ou l’embrasser », rit la comédienne. Quant à Jean-Pierre Bouvier qui interprète le mythique artiste, il raconte s’être lancé à corps perdu dans sa recherche de personnage pendant huit mois, lisant et écoutant tout ce qu’il trouvait, étudiant la voix grave du peintre dans une vidéo d’archive de quelques minutes trouvées à l’Ina, se composant même une démarche chorégraphiée pour sembler plus petit que sa partenaire. Le résultat est là, car sans se grimer inutilement, il devient physiquement Picasso sur scène.

Un Picasso. Photo: Michael Adelo

Toutes ces recherches leur permettent également de nous livrer quelques anecdotes. Par exemple, le personnage de Mlle Fischer aurait réellement existé, et certaines répliques fortes du texte auraient été prononcées, quoique dans d’autres contextes parfois. (« C’est vous qui avez fait ça? » auraient demandé les nazis en désignant les tableaux de Picasso qu’ils venaient de piétiner. « Non, c’est vous », aurait rétorqué l’artiste).

Ainsi, sans partir d’un fait authentique, la pièce est truffée d’inspirations biographiques. On attrape au vol des références, ici à un tableau, là à une relation, et on découvre Picasso enfant, ami, peintre ou prédateur.

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Six pièces aux reflets variés seront ainsi à découvrir l’année prochaine sous la tente du Festival de Théâtre aux Jardins du Rosey. Patience! Et en attendant, pourquoi ne pas en profiter pour retourner dans les textes originaux? Les librairies continuent leurs livraisons, et pour les adeptes des tablettes ou autres liseuses, les œuvres de Shakespeare, Molière et Feydeau sont dans le domaine public, il est donc aisé de s’en procurer les versions digitales.

Étant donné que la programmation ne change pas, la billetterie reste ouverte.

En ce qui concerne les billets et abonnements déjà achetés, trois choix sont possibles:

– Le remboursement dès aujourd’hui
– Le report à juin 2021
– Un don si vous souhaitez soutenir le festival.

Pour tout abonnement 5 soirs, reporté ou acheté sur www.theatreauxjardins@rosey.ch le festival offre 2 places supplémentaires, pour inviter des amis en 2021!

Prix des places:
40.- / Moins de 25 ans: 20.- sur Ticketcorner

Abonnement 5 soirs (places réservées): 190.- sur www.theatreauxjardins@rosey.ch

Festival de Théâtre aux Jardins du Rosey
Du 7 au 12 juin 2021
Jardins du Rosey Concert Hall, Rolle

www.theatreauxjardins.ch