L’imaginaire d’Olga Tokarczuk

En ces temps de la fin faisons de la prospective et considérons l’avenir: à quoi allez-vous occuper vos heures alors que tout fait mine de s’effondrer? En sage ou ascète pratiquant le yoga vous pourriez répondre que vous sortez les poubelles, autrement dit que vous travaillez à purifier votre karma et à trouver la sérénité. Mais vous pourriez aussi lire L’Agenda un verre à la main et cela nous rendrait très heureux·euses. La rédaction a misé sur l’indépassable puissance du livre et du pouvoir de la lecture et s’est immergée avec délice dans l’œuvre de la prix Nobel de littérature 2018, Olga Tokarczuk, une femme de lettres polonaise traduite en français aux éditions lausannoises Noir sur Blanc. Et puisqu’elle ne parvient à se résoudre à l’effritement de la culture et comme pour affirmer que le meilleur reste à inventer, la rédaction a posé trois questions à Vera Michalski, présidente de la Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature et éditrice du groupe franco-suisse Libella.

Texte et propos recueillis par Marion Besençon

Madame Michalski, la première question que nous souhaiterions vous poser est celle de votre rencontre avec l’auteure polonaise Olga Tokarczuk. Était-ce par un texte particulier?

Vera Michalski: Cela remonte assez loin. Je l’ai rencontrée en Pologne où nous la publions depuis plus de 20 ans. Je n’ai pas le souvenir précis de quel livre j’ai lu en premier, probablement Maison de jour, maison de nuit. Comme chez certains auteurs, à mon sens, son œuvre s’est bonifiée avec le temps et je préfère ses livres postérieurs comme Les Pérégrins.

Peut-être pourriez-vous ensuite nous dire ce que possède de précieux et d’actuel la littérature d’Olga Tokarczuk. Où pourrions-nous situer – s’il le fallait – son rôle de passeuse?

Olga est polonaise mais avant tout citoyenne du monde et soucieuse de l’environnement dégradé. Elle a fait des études de psychologie et je pense que ce qui transparaît en premier c’est son empathie pour ses personnages, particulièrement les femmes. Son ouverture au monde et sa curiosité pour d’autres cultures et pour l’histoire la poussent vers une certaine érudition. Son discours du prix Nobel, intitulé Le tendre narrateur, insiste sur la tendresse du narrateur qui doit maintenant savoir se nourrir à des sources multiples parmi lesquelles les séries télévisées.

Nous pensions orienter nos lecteur·trice·s vers ses Histoires bizarroïdes comme porte d’entrée dans l’oeuvre tokarczukienne. Aimeriez-vous, pour conclure, nous parler de cette découverte?

L’œuvre d’Olga se distingue par une variété des genres littéraires. Elle ne s’interdit rien, du roman fleuve, à l’image des 1040 pages du roman historique Les Livres de Jakób, au roman constellation panorama coloré du nomadisme moderne dans Les Pérégrins, mais elle excelle aussi dans la forme brève, ce qui est le cas de ces Histoires bizarroïdes qui portent très bien leur nom, où on passe du conte au fantastique, ou encore à la fable écologique. Elle avait déjà touché à cette dernière thématique qui lui est chère avec Sur les ossements des morts, souvent qualifié de polar écologique.

Discrètement poétique et tendre, le recueil de nouvelles Histoires bizarroïdes (2020) nous a séduit par la finesse de ses trames, l’intelligence de ses propos et l’universalité de ses thèmes – le désir d’immortalité, notre rapport au monde sauvage ou le transhumanisme. L’imaginaire qui s’y dévoile ouvre à une expérience du sensible complexe et sage car elle semble nous conduire à une acceptation de la vie telle qu’elle surgit. De quoi entrer en résonnance avec les temps qui courent…

Histoires bizarroïdes
Olga Tokarczuk
Les Éditions Noir sur Blanc (2020)
www.leseditionsnoirsurblanc.fr