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Tenter de se comprendre

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Sokcho, Corée du Sud. Ville balnéaire frontière avec la Corée du Nord. Dans une auberge de sa ville natale qui, hors-saison, prend des allures de ville fantôme, une jeune diplômée en littérature gagne sa vie en faisant la cuisine et le ménage. Son nom nous reste inconnu tout au long du roman, et elle semble n’avoir de corps que dans ce qu’elle lui trouve de douloureux. Une cicatrice à la jambe qui « offense le regard », un ventre occasionnellement trop rempli par la nourriture qu’elle se force à avaler pour faire plaisir à sa mère. Un jour, un dessinateur de BD, taciturne Normand en voyage à la recherche d’inspiration, arrive à la pension. L’histoire simple d’une rencontre complexe. Entre ces deux personnages que leur culture oppose, les vagues irrégulières de leurs interactions sont mues par les non-dits, les différences, par une curiosité où se distille l’attirance.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Suintant l’hiver et le poisson, Sokcho attendait.

Photos: Romain Guélat

Comme de nombreux·ses lecteur·trice·s, le comédien Frank Semelet s’est laissé imprégner par l’atmosphère que l’auteure primée Elisa Shua Dusapin pose dans son premier roman, Hiver à Sokcho (2016). En découvrant le texte de sa compatriote jurassienne, il nous dit avoir eu un flash. « J’ai tout de suite pensé à mon pote Pitch Comment, dessinateur de BD, aussi de Porrentruy, avec qui j’ai toujours eu envie de faire un projet ». Cela tombe bien, car quelque temps plus tôt, Frank Semelet s’était vu proposer par Marie-Claire Chappuis, directrice du Centre Culturel de Porrentruy, la mise en scène d’un Midi, Théâtre! (repas-théâtre au format court, tenus dans les cafés de plusieurs institutions romandes). Il entreprend donc, pour sa première pièce en tant que metteur en scène, d’adapter Hiver à Sokcho.

Frank Semelet contacte Elisa Shua Dusapin, qui accepte tout de suite de collaborer à l’adaptation de son roman. Abordant avec des amis du métier la question de liberté vis-à-vis de l’œuvre originelle, Frank Semelet s’était interrogé sur le fait de travailler ou non avec l’auteure. Les éléments le poussent toutefois à se lancer dans l’aventure à deux. « Sans connaître Elisa, je savais que le théâtre était un médium qu’elle connaissait. Quand on s’est rencontrés, j’ai vu que je travaillerais avec quelqu’un qui allait pouvoir déconstruire son œuvre et laisser les choses évoluer. Elle-même s’agaçait par exemple de son personnage féminin qu’elle trouvait trop mièvre: on s’est donc permis de lui donner une deuxième vie, de la rendre plus active en changeant la fin. Peut-être qu’Elisa a eu besoin de le faire avec moi, et moi avec elle, pour se sentir libre d’aller plus loin. J’ai pu me détacher du texte encore plus que je ne l’aurais peut-être fait par respect pour l’œuvre ».

Le défi premier de l’adaptation a été de transmettre l’atmosphère toute particulière du roman. « Je ne suis jamais allé en Corée de ma vie », nous dit Frank Semelet, « mais quand je lis ce roman, je suis en Corée. Je comprends cette pension, cette jeune femme, son enfermement, son rapport avec sa mère, je sens toutes ses recettes de cuisine, je saisis Sokcho, sa proximité avec le Corée du Nord. Quelque chose m’a enveloppé, quelque chose qui était absolument essentiel de retranscrire ». Les non-dits, part intégrante de l’histoire, se traduisent sur scène dans les sourires, les regards, les gestes de la comédienne Isabelle Caillat, qui interprète la narratrice, et du metteur en scène lui-même dans le rôle du dessinateur de BD Yan Kerrand. Dans une trouvaille de mise en scène qu’on ne pouvait rêver plus à propos, l’illustrateur Pitch Comment est le « double » de Kerrand, projetant ses dessins en direct sur un écran. Par moments, ce sont les esquisses de Kerrand qui se matérialisent. D’autres fois, c’est une plage de Sokcho qui apparaît devant nos yeux, ou encore des petites bulles qui permettent de lire dans les pensées de la narratrice, « alors qu’elle dit peut-être totalement l’inverse », sourit Frank Semelet. Ainsi, à l’histoire vient s’allier la « poésie du dessin et l’amusement de la BD », formule notre interlocuteur.

Cette adaptation d’Hiver à Sokcho pour Midi, Théâtre! avait été créée pour la première fois en 2018. C’est aujourd’hui la longue forme (~1h10), coproduite par Le Centre Culturel de Porrentruy et Le Reflet de Vevey, qui sera présentée en tournée sur dix scènes romandes en janvier et février. Une opportunité de développement tant sur le plan narratif que technique: Frank Semelet et Elisa Shua Dusapin ont modifié l’équilibre de la pièce, pour approfondir les rapports entre les personnages et réintégrer certaines scènes mises de côté au départ pour des questions de temps. Côté dessin, l’équipe a pu rechercher d’autres utilisations du procédé, et l’appuyer par une technique plus conséquente.

Si 2021 le veut, le public romand ressentira l’hiver de Sokcho dans plusieurs théâtres romands en début d’année.

Hiver à Sokcho
Fugu Blues Productions

Suivre la tournée sur le site de Corodis:
www.corodis.ch