Enregistrer son fantôme

Un concert post-mortem, donné par un hologramme. L’idée aurait paru folle hier, et sera sûrement à la mode demain. Le projet icologram®, néologisme issu de la contraction d’ »icône » et d’ »hologramme », propose à des artistes de renom d’enregistrer leur copie virtuelle pour la postérité.

Texte et propos recueillis par Aurélia Babey

Pierluigi Orunesu, fondateur d’icologram® (à gauche) et le pianiste Philippe Entremont (à droite), lors de la captation de son icologram®, novembre 2019. Photo: Yvain Genevay – Le Matin Dimanche

Jumeau digital
Combien de fans ont déjà regretté de toutes leurs forces être né∙e∙s « trop tard » pour pouvoir admirer leur idole sur scène? Ou souhaité arrêter le temps afin de préserver l’artiste aimé∙e de son fatidique passage? L’avancée technologique semble offrir au public un semblant de solution: Maria Callas, Michael Jackson, Tupac, Amy Whinehouse… On a vu ces derniers temps les hologrammes des plus grand∙e∙s chanteur∙euse∙s se produire sur scène, dans une performance live des plus réalistes. Prouesse technologique fascinante, qui laisse cependant une impression foncièrement dérangeante: on n’a en effet jamais demandé à ces artistes, tous∙te∙s décédé∙e∙s, s’ils∙elles désiraient être « ressuscité∙e∙s » sous une forme digitale, perpétuant ainsi leur image bien au-delà de leur contrôle. Pierluigi Orunesu, fondateur de la start-up Cybel’Art, fait la démarche inverse. Avec leur projet icologram®, l’entrepreneur morgien et son équipe peuvent se targuer d’être les premiers à créer l’hologramme de célébrités du vivant de celles-ci: « Je suis allé au concert de Maria Callas, mais on est vite lassé parce qu’artistiquement l’hologramme est mort, il ne traduit pas d’émotion. Icologram® veut justement garantir l’émotion, être à l’image de l’artiste. On s’occupe surtout de ceux qui ont un vrai patrimoine, pour les sauvegarder avant qu’ils ne soient plus là en créant leur jumeau digital. »

Débuté en novembre 2019, le projet icologram® a d’abord capté le double du grand pianiste classique Philippe Entremont qui, à 85 ans, est donc devenu le premier artiste vivant à enregistrer son hologramme. Le 14 juillet dernier, l’icologram d’Entremont a joué au Casino de Montreux… le célèbre pianiste étant aussi présent, en chair et en os, dans le public! La start-up morgienne a également immortalisé le quatuor de cor des Alpes de la Fête des Vignerons. Le procédé a à coup sûr de l’avenir, la pandémie actuelle nous amenant à nous tourner d’autant plus vers une présence digitale comme alternative à la présence physique…

Pepper’s ghost
Si l’on veut être exact∙e, il faut préciser que ce qu’on appelle un peu abusivement les « hologrammes » de ces célébrités ne sont en réalité pas de véritables hologrammes mais des Pepper’s ghosts, ou fantômes de Pepper. Cette technique d’illusion d’optique, à l’origine utilisée dans les arts scéniques et vieille de plus de 150 ans, consiste en gros à projeter, avec des projecteurs de grande puissance et selon un certain angle, une image en deux dimensions à travers un matériau réfléchissant, ce qui donne au public l’illusion de la 3D. On est donc encore loin des hologrammes de science-fiction tels qu’on peut en voir par exemple dans Star Wars. Mais la technologie avance vite…
Si les premières icônes holographiques de Cybel’Art sont encore de la 2D projetée, l’équipe basée à Morges travaille à développer des hologrammes volumétriques, en 3D donc, qui seraient même disponibles à travers un téléphone portable. Pierluigi Orunesu imagine même des interactions entre ces éléments virtuels et le monde réel, comme des cours de musique donnés par l’icologram de musicien∙ne∙s célèbres. Si on peut se laisser enivrer par l’éventail des possibles toujours plus grand que nous ouvre la technologie, on n’oublie toutefois pas que même la représentation 3D la plus élaborée n’a pas le cœur qui bat…

www.icologram.com